Fukushima: les autorités de sûreté en question

Le 28 mars 2011 par Valéry Laramée de Tannenberg
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En 1969, le réacteur d'Oyster Creek connut un accident qui annonçait celui de Fukushima.
En 1969, le réacteur d'Oyster Creek connut un accident qui annonçait celui de Fukushima.

Les gendarmes du nucléaire américain et japonais sont sous le feu des critiques. Le premier est accusé d’avoir autorisé un système controversé de dépressurisation des réacteurs à eau bouillante. Le second est critiqué pour son laxisme.

 

Malgré les difficultés inhérentes à la présence de nombreuses sources de radioactivité, les techniciens de Tepco ont contribué à légèrement améliorer la situation, ce week-end. Grâce à l’arrivée d’une barge militaire américaine, les premières injections d’eau douce ont pu être réalisées dans les bâtiments réacteurs 1, 2 et 3. Trois installations qui sont toujours considérées «dans un état particulièrement critique», par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire ( IRSN).

 

Egalement réalimentées en eau douce, les piscines de refroidissement des 4 premières tranches ont aussi vu leur température baisser.

 

Tous les réacteurs et les trois premières salles de commande sont de nouveau connectés au réseau électrique. Mais les experts japonais peinent encore à déterminer l’état des installations (les pompes des systèmes de refroidissement, notamment). Seules les fonctions de refroidissement et de contrôle des piscines 5 et 6 ont été totalement rétablies.

 

Trois travailleurs qui posaient des câbles électriques ont subi, le 26 mars, une très forte irradiation des membres inférieurs, après un contact avec de l’eau contaminée au césium 137. Deux d’entre eux ont subi une irradiation, de 2 grays pour l’un, et de 6 grays pour l’autre. A ce jour, il s’agit des cas les plus graves d’irradiation depuis le début de la catastrophe.

 

De l’eau très fortement contaminée a été découverte à proximité des réacteurs n°2 (un débit d’équivalent de dose de 1.000 millisieverts/heure) et n°3 (un débit d’équivalent de dose de 750 millisieverts/heure). «Ces analyses, associées aux valeurs de pression mesurées dans les cuves semblent permettre de conclure à la perte d’étanchéité des cuves 2 et 3 ou de leurs circuits de connexion», avance l’autorité de sûreté nucléaire française, dans un communiqué. Le même constat peut être également fait pour les enceintes métalliques des deux réacteurs. Et si l’on considère que les combustibles de ces deux tranches ont fondu, il y a fort à parier que les rejets liquides et gazeux de radioactivité vont se poursuivre.

 

Faute d’étanchéité, les lixiviats radioactifs continuent de contaminer le milieu marin. «Le 26 mars, la radioactivité de l’eau prélevée à 300 mètres au large de la centrale était 1.850 fois supérieure à la valeur relevée en temps normal», constate l’ASN. Ce qui n’inquiète pas l’autorité de sûreté nippone, la Nisa. «Les courants marins vont disperser les particules radioactives. La radioactivité sera extrêmement diluée quand elle atteindra les poissons et plus encore quand les poissons seront consommés par les humains», indique-t-elle dans un communiqué. Un optimisme qui ne semble pas tenir compte de la faculté de la chaîne trophique à concentrer les polluants. Sans parler de certains mollusques, comme les moules ou les huitres qui, en filtrant l’eau de mer, en concentrent aussi les polluants.

 

A cet égard, l’association Robin des bois rappelle que les eaux côtières et hauturières du Pacifique du Nord-ouest sont «la zone de production la plus productive de l’océan mondial». Une zone où les pêcheurs exploitent anchois, maquereaux, encornets, seiches, calmars et pétoncles.
«Il est important du point de vue sanitaire d’installer en Europe une vigilance renforcée sur les ressources halieutiques en provenance des tous les pays pêchant dans le Pacifique du Nord-ouest ou transformant des produits de cette zone. En ce qui concerne la France, cette vigilance devrait en particulier être exercée sur les marchés internationaux de Rungis et de Boulogne-sur-Mer, sur les importateurs et sur les distributeurs de poissons et de sushis», estime l’association.

 

Au Japon et aux Etats-Unis, la grogne monte contre les autorités de sûreté. Scientific American rappelle que l’un des frères jumeaux américains des tranches accidentées à Fukushima, le réacteur d’Oyster Creek, fut en 1969 le théâtre d’un accident au caractère prémonitoire. Trois ans plus tard, le patron de feue l’Atomic Energy Commission (AEC) fustige l’inefficacité du système de dépressurisation du réacteur à eau bouillante conçu par General Electric. Stephen Hanauer pointe notamment les risques d’importante production d’hydrogène en cas de panne du système de refroidissement. En conclusion de sa note du 20 septembre 1972, il recommande que l’AEC « décourage» l’utilisation du système de dépressurisation utilisant la piscine torique. Il ne sera pas entendu. Et aujourd’hui, General Electric a beau jeu de rappeler que jamais, en 40 ans d’exploitation, les autorités de sûreté n’ont interdit le dispositif.

 

Autre critique, formulée cette fois par un rapport de l’académie américaine des sciences: la situation des piscines de refroidissement des combustibles usés. Ces piscines, à l’origine d’incendies et d’explosions dans la centrale japonaise, sont installées au-dessus du réacteur. Ce que dénoncent de nombreux experts. «Après le Japon, nous devrons regarder de très près les piscines de combustibles usés», estime Robert Norris, l’un des anciens patrons de la Tennessee ValleyAuthority , un électricien américain qui exploite trois réacteurs à eau bouillante.

 

Au Japon, les critiques sont plus acerbes encore. Ce week-end, Tepco a annoncé que la radioactivité de l’eau échappée de sa centrale était «10 millions de fois plus élevée» que lanormale. Quelques heures plus tard, l’exploitant reconnaissait s’être trompé d’un facteur 100. Magnanime, l’autorité de sûreté a demandé à la compagnie «de ne pas recommencer».

 

Cette indulgence de la Nisa, que d’aucuns qualifient de laxisme, commence à énerver sur l’archipel. Et la presse japonaise –jusque-là assez prude- de rappeler nombre d’affaires mettant en cause Tepco, sans que l’électricien ne soit sanctionné.

 

A cet égard, la description faite par l’ Asahi Shinbum des conditions de travail des sous-traitants de l’électricien tokyoïte est particulièrement stupéfiante. Pour ne pas ralentir les opérations de maintenance, ces prestataires extérieurs éteignent leurs dosimètres. Tout retard dans l’exécution des travaux étant fortement pénalisé. «La gestion de la radioprotection est tout simplement terrible», assène un ancien employé de Tepco, sous couvert d’anonymat.

 

Dans un entretien accordé au correspondant du Monde, Eisaku Sato, ancien gouverneur de la préfecture de Fukushima, affirme que Tepco avait, plusieurs années durant, falsifié des documents d’inspection sans provoquer la moindre intervention de la Nisa.

 

Tout aussi grave: la non-prise en compte par l’autorité de sûreté et par les électriciens du risque de… tsunami. Jusqu’en 2006, affirme le New York Times, les règles de sûreté nippones n’imposaient pas de protéger les installations du littoral contre ces grandes ondes marines. Le brise-lame protégeant Fukushima Dai Ichi contre les ouragans ne faisait pas plus de 7 mètres de haut. Trois fois plus haute, la lame fatidique du 11 mars l’a littéralement balayé.  

 

Les règles sismiques n’étaient pas des plus drastiques. Prenant pour étalon un séisme survenu en 1600, les experts de la sûreté japonaise ont exigé que les centrales nucléaires résistent à un séisme d’une magnitude de 7,5. Bien en deçà de celui du 11 mars.

 

Cette limite était de toute façon erronée, indiquent deux études menées par le service géologique américain (USGS) et l’université de Californie du Sud. Car même d’une magnitude de 7,5 un séisme peut provoquer un tsunami. La sous-estimation de ce risque par les autorités japonaises «est le fruit d’une cascade d’erreurs stupides qui a conduit au désastre», conclut Costas Synolakis, professeur de génie civil à l’université de Californie du Sud.



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