‘Free-floating’: quand le vélo dépasse les bornes

Le 18 décembre 2017 par Marine Jobert
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Le vélo en free floating version chinoise.
Le vélo en free floating version chinoise.
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Les vélos en libre-service sans borne veulent tailler des croupières aux Vélib’ et consorts, séduire les cyclistes volages et «révolutionner la mobilité urbaine». La poignée de deux-roues déjà lâchés dans les rues de Paris, Lille, Reims ou Lyon questionnent l’utilisation de l’espace public et font craindre des amoncellements de ‘vélo jetables’ aux coins des rues. Analyse.

Avec leurs couleurs flashy, ils sont très voyants, bien que peu nombreux. Qu’en sera-t-il demain dans les rues de nos villes, quand la «révolution de la mobilité urbaine» qu’ils nous promettent, sera engagée? Car les vélos en libre-service sans borne (free-floating) ont mis leur première roue à Paris, Reims et Lille à l’automne dernier (et à Lyon depuis quelques jours), avec des appétits déjà aiguisés dans une vingtaine de villes à travers le monde. Qu’ils soient vert fluo (Gobee bike), oranges et gris (oBike), jaunes (Ofo) ou violet (Indigoweel), le principe est le même: une application géolocalise les vélos, immobilisés par la roue arrière. Un scan plus tard, la facturation est lancée, qui sera stoppée en scannant un QR installé sur le cadenas. Alors que Smoove, le nouvel exploitant du Vélib’ parisien, est en train de démanteler une partie des bornes installées il y a 10 ans par Decaux, une place est à prendre dans une agglomération où le vélo atteint péniblement 3% de la part modale. D’autant que les clients doivent se conquérir en un clic, avant qu’ils n’aillent tester -et adopter- la concurrence.

«Action cœur de ville», c’est le nom du plan dévoilé par Jacques Mézard, qui va mobiliser plus de 5 milliards d’euros sur 5 ans, dont 1 Md€ de la Caisse des dépôts en fonds propres, 700 M€ en prêts, 1,5 Md€ d’Action Logement et 1 Md€ de l’Anah. Objectif: nouer des contrats sur-mesure avec des villes de rayonnement régional confrontées à de fortes mutations sur le front du commerce, de l’habitat et de la précarisation de la population, pour «réinvestir les centres-villes, favoriser le maintien ou l’implantation d’activités en cœur de ville et, globalement, améliorer les conditions de vie des habitants».

Bon pour les trajets domicile-travail?

Parce qu’il ne faut laisser passer aucune occasion de valoriser le vélo, les associations qui promeuvent la ‘petite reine’ voient plutôt d’un bon œil l’arrivée de ces start-up nées et grandies en Asie. «C’est un potentiel intéressant, car ça ne coûte pas à la collectivité», note Olivier Schneider. Le président de la Fédération des usagers de la bicyclette (FUB), s’appuyant sur le plus important sondage jamais réalisé en France sur les usages du vélo et les attentes des utilisateurs, rappelle que seuls 20% des cyclistes trouvent qu’il est facile de stationner son vélo en sécurité près des gares ou stations de transport en commun et que 9 répondants sur 10 redoutent le vol. «Avec ces vélos en free-floating, il est possible de les laisser en gare, de ne pas posséder un vélo en propre dans la gare de départ et d’arrivée et de ne pas avoir à renouveler tout son matériel roulant», liste le cycliste strasbourgeois.

Occupation de l’espace public

La question de l’occupation de l’espace public est vite montée dans le discours de la mairie de Paris. «La Ville ne peut accepter un envahissement de l’espace public par du stationnement  irrespectueux ou l’abandon de vélos sur la voie publique» estimaient Christophe Najdovski et Jean-Louis Missika, les deux élus en charge des questions de transport et d’urbanisme, à l’issue d’une réunion avec les opérateurs mi-novembre. Une référence aux photos impressionnantes de vélos multicolores posées en tas au milieu des trottoirs, dans des villes chinoises notamment. «Quand CityScoot a déployé ses [1.500] scooters électriques dans Paris, personne ne s’est posé la question du chaos que ça allait entraîner, même si les usagers les laissent un peu n’importe où sur les trottoirs», ironise Olivier Schneider, qui se réjouit de la perspective d’un débat autour de la valeur de l’espace public, avec notamment la question du stationnement des voitures et des deux-roues motorisées.

Redevance pour occupation de l’espace public

La Mairie de Paris semble avoir réglé la question, en visant directement le porte-monnaie des nouveaux venus. Au programme: une redevance pour occupation commerciale de l’espace public est à l’étude. L’équipe d’Anne Hidalgo souhaite également que la future loi d’orientation sur les mobilités définisse un cadre juridique adapté à ce nouveau type de service, avec l’instauration d’une licence d’exploitation pour les opérateurs. Une charte de bonne conduite est en préparation.

La maintenance en question

Sur son site, oBike dispense de sages conseils  aux utilisateurs de ses 2.000 vélos: «Ne garez pas votre oBike dans un parc, devant une propriété privée ou sur un trottoir» et promet que l’application indiquera bientôt «des zones de parking afin que vous puissiez vous garer plus facilement une fois arrivé à destination». Reste en suspens la question -centrale- de leur entretien. «A force d’être stationnés dans la rue et d’être utilisés, ces vélos produits à bas coût en Asie du Sud-Est vont avoir besoin d’entretien», pointe Léopold Hourquet. Le bénévole de l’association Paris en selle s’est dévoué pour essayer chaque prestataire. «Le risque, c’est que ça coûte plus cher de les réparer ou de les entretenir, à cause du coût de personnel, que de les jeter.» La ville de Paris partage les mêmes inquiétudes: «[Ce déploiement] ne peut se faire sur la base d’un modèle économique ne prévoyant ni maintenance ni régulation des flottes de vélos, qui reporterait sur la collectivité toutes les externalités négatives du service (récupération des épaves, lutte contre le stationnement gênant…)».

Le ‘vélo jetable’

Si un des opérateurs fait état d’une brigade volante de réparateurs qui se portent au secours des vélos défaillants, les autres ne communiquent pas du tout sur cet aspect. Un problème de sécurité, mais également environnemental. «Nous sommes favorables à un système qui incite à la pratique du vélo, d’autant plus s’il permet des reports modaux. Mais nous n’accepterons pas le concept du ‘vélo jetable’», prévient Léopold Hourquet, qui a déjà repéré quelques deux-roues bigarrés montrant des signes de faiblesse abandonnés sur les trottoirs. «Personne ne peut se permettre de créer une telle anarchie [comme en Chine]! Sinon, on ne serait pas pérenne», assure Laurent Kennel directeur général en France du pékinois Ofo, cité par LCI. De ce tour de chauffe hexagonal sortiront quelques gagnants. Rendez-vous au printemps pour compter les carcasses de vélo.

 



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