François Gemenne: il est urgent de faire entrer le climat en démocratie

Le 16 décembre 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Pour le géopoliticien du climat, la raison des échecs des COP est simple.
Pour le géopoliticien du climat, la raison des échecs des COP est simple.

Spécialiste des questions de géopolitique de l’environnement et du climat à l’université de Liège, François Gemenne estime qu’il n’existe pas de majorité démocratique sur la lutte contre le changement climatique. Ce qui explique, directement et indirectement, l’extrême lenteur avec laquelle les COP progressent.

 

Quel débriefing de la COP 25 feriez-vous à vos étudiants ?

Je leur dirais que nous sommes trop naïfs.

 

Pardon ?
Oui, il est tout à fait illusoire de penser qu’en confiant la présidence de COP Climat à des gouvernements de pays conservateurs, ultra-libéraux, nationalistes, voire anti-climat, on va faire progresser la négociation sur la lutte contre le changement climatique. Or, c’est bien ce que nous subissons. L’an passé, à Katowice, le gouvernement polonais et pro-charbon n’est pas allé au bout de son mandat et les règles d’application de l’Accord de Paris n’ont pas toutes été rédigées. Cette année, à Madrid, la présidence chilienne, chassée de son pays parce qu’elle y fait tirer sur les manifestants, a obtenu des résultats misérables. L’an prochain, la très importante COP 26 de Glasgow sera organisée par l’administration de Boris Johnson, grand environnementaliste devant l’éternel.

 

La présidence chilienne n’est pas seule en cause…

C’est vrai. Mais regardons qui sont les pays qui ont bloqué. On trouve l’Australie, les Etats-Unis, le Brésil, l’Inde et la Chine. Les dirigeants des trois premiers se sont fait élire sur une plateforme ouvertement anti-climat. Leurs électeurs les ont choisis en connaissance de cause ! Et quand ils bloquent le processus de négociation onusien, ils ne font qu’appliquer leur programme.  Le gouvernement indien est ouvertement nationaliste. Il n’y a aucune surprise ! Pour la Chine, c’est encore plus simple, ce n’est pas un pays démocratique.

 

Signerait-on, en 2019, l’Accord de Paris ?

Je n’y crois pas une seule seconde. Comment voulez-vous que des gouvernements nationalistes fassent confiance à un processus multilatéral. C’est impossible. Et cela ne se fait pas. Confier la COP à des gouvernements de ce genre, c’est comme demander une chorégraphie à un cul-de-jatte.

 

Pourtant, la population exerce une pression de plus en plus forte sur leurs gouvernements pour renforcer les politiques climatiques…

On confond allégrement deux choses: les manifestations de jeunes en faveur du climat et l’appétence réelle du public et de l’électeur pour les questions climatiques. Oui, les jeunes bougent depuis quelques mois. Mais les partisans de Greta Thunberg ne représentent qu’une frange de la jeunesse mondiale et qu’une petite minorité de la population. Aujourd’hui, il n’y a pas de majorité démocratique en faveur de la lutte contre le réchauffement.

 

Quelles solutions?

Même si les associations et les organisateurs de manifestation n’aiment pas trop cela, il faut mettre de la politique dans le climat et du climat dans la politique. Sans cela, les gouvernements ne bougeront pas. Et le résultat des COP non plus. On atteint les limites de l’exercice. Nous devons donc construire une majorité démocratique sur le climat. Ce qui impose d’articuler les mobilisations populaires et les élections. Sans cela, on continuera d’avoir une base électorale pour laquelle le réchauffement et ses conséquences ne sont pas un sujet majeur.

 

Les négociations ont beaucoup évolué, ces dernières années, en s’ouvrant sur la société civile. C’est un bon premier pas, non?

C’est à double tranchant: le problème c’est qu’on a ouvert les négociations à la société civile, mais sans lui donner de siège à la table des négociations. Regardez le pacte mondial sur les migrations. Tant que ce texte a été négocié dans les salons feutrés de l’ONU à New York, tout le monde était prêt à y souscrire. Dès lors que l’on a voulu organiser un événement médiatique (le sommet de Marrakech de 2018), un nombre grandissant de pays a quitté le processus. Pour le climat, c’est la même chose. Les gouvernements qui ont été élus pour ne pas s’occuper du climat ne peuvent ouvertement participer à l’écriture des règles de l’Accord de Paris sans se faire taxer de traîtres par leurs partisans.

 

Une chose ne cesse de me surprendre dans ces négociations climatiques, c’est de la bienveillance dont bénéficie la Chine, premier émetteur mondial de gaz à effet de serre.

Beaucoup d’acteurs se disent qu’il ne faut pas braquer la Chine, sinon ce sera totalement foutu. De plus, ses négociateurs jouent remarquablement leur partition. Ils ne placent jamais leur pays sur le devant de la scène. Et ils obtiennent ce qu’ils veulent en manœuvrant certaines coalitions, comme le G77, sans se mettre personne à dos.