Fos-sur-Mer, ville martyre de la pollution industrielle

Le 01 février 2017 par Marine Jobert
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La récréation à Fos-sur-Mer, en 1972.
La récréation à Fos-sur-Mer, en 1972.
©Jacques Winderberger

Quelles sont les conséquences sanitaires, pour les riverains, de décennies de rejets d’un complexe chimique gigantesque? A Fos-sur-Mer et à Port-Saint-Louis-du-Rhône, les cas d’asthme, de cancer et de diabète dépassent largement la moyenne nationale et les maladies chroniques sont deux fois plus fréquentes que dans le reste du pays. Des résultats obtenus à l’issue d’une étude participative, plébiscitée par des habitants souvent frustrés par des études dont ils se sentent exclus.

C’est une zone damnée, entrelacs de dépôts pétroliers, d’usines pétrochimiques et de traitement de déchets, d’oléoducs et autres canaux. Un front industriel poussé dans les années 1960, qui relie les communes de Fos-sur-Mer et de Port-Saint-Louis-du-Rhône, où vivent quelque 24.000 personnes. Afin d’«en apprendre davantage sur ce que 40 années de cohabitation avec la zone industrialo-portuaire (ZIF) et de cumul de pollutions provenant de sources très diverses avaient pu produire sur la santé», une étude participative a été lancée, à partir d’une méthodologie de recherche en santé-environnement née aux Etats-Unis. Financée par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), FOS Epseal[1] a été menée par une équipe de recherche franco-américaine et pluridisciplinaire (sociologie, épidémiologie, biostatistiques, anthropologie) basée au Centre Norbert Elias à Marseille.

Asthme, cancer et diabète au zénith

Et les résultats, pour lesquels ont collaboré 816 répondants[2], permettant de documenter la santé de plus de 2.000 habitants (dont 454 enfants), sont édifiants. Les affections respiratoires touchent 40% de la population (avec une prévalence de l’asthme cumulatif de 15,8% chez les adultes, contre 10% en moyenne nationale) et près de 1 enfant sur 4. La prévalence des cancers[3] grimpe à 10,5% (contre 6% dans le reste de la France). Les diabètes, tous types confondus, sont presque deux fois plus courants dans les deux communes (11,6%) que dans le reste de la France (environ 6%).

Deux tiers de maladies chroniques

De façon plus large, les deux tiers de la population (63%) des deux communes souffrent d’une maladie chronique (contre un tiers dans le reste de la France), qu’il s’agisse d’asthme, maladie respiratoire, allergie respiratoire (autre qu’au pollen), affection dermatologique, cancer, maladie auto-immune, maladie endocrinienne ou diabète. Les deux tiers (63%) souffrent d’au moins l’un de ces symptômes chroniques: irritations des yeux (43,4%), symptômes nez/gorge (39%), maux de tête (37,2%), problèmes de peau (26,8%), saignements de nez (7,5%). «Les maladies chroniques et symptômes aigus constituent donc une expérience de santé commune et partagée au sein de la population des deux villes, bien que la plupart des répondants jugent leur santé générale comme excellente ou bonne[4]», constatent les chercheurs.

Des organismes stressés

Pourquoi tant de cas d’asthme, et qui se déclenchent de façon plus fréquente que la moyenne à l’âge adulte? Pourquoi les femmes sont-elles plus touchées que les hommes par le cancer, et dans une proportion trois fois plus importante que dans le reste de la France? Pourquoi un quart des répondants se plaignent-ils de problèmes de peau (contre 9,4% au plan national)? Quel est le poids des expositions professionnelles? Les chercheurs le constatent: tous ces maux sont multifactoriels, s’additionnent ou se superposent, au fil du temps. Mais vivre dans un tel environnement industriel pourrait jouer un rôle fondamental dans l’abaissement ou l’élévation des seuils individuels de saturation de l’organisme. Avec en premier chef l’olfaction, sollicitée quasi en permanence par les effluves des cheminées. «Pourquoi la fatigue devient-elle chronique?, demande Nélie Bésin, médecin qui exerce à Port-Saint-Louis-du-Rhône, lors d’un atelier. Parce qu’avec la dégradation du système d’olfaction, le nez, la gorge, les yeux… on se détraque. C’est l’histoire des dominos. (…) L’organisme entier est stressé et se met en situation de défense, et au lieu d’être apaisé, on reste en vigilance, la paix ne vient pas...»

Bruit, lumières et particules

Et ce sans compter le bruit, particulièrement prégnant la nuit, et l’éternelle lumière que diffusent les complexes industriels. Un détail qui témoigne de l’exposition permanente aux poussières industrielles: seuls les nouveaux, là-bas, étendent leur linge dehors. «Les ‘paillettes’ se déposent instantanément sur le linge, et il faut laver à nouveau, sans compter parfois les odeurs tenaces de soufre ou de gaz qui imprègnent les tissus», témoignent les habitants.

Symptômes non documentés d’habitude

Des études avaient déjà abordé la question sanitaire dans cette zone, mais «nulle ne répondait précisément ou entièrement aux questions des habitants, depuis leur contexte et leur point de vue, ont constaté les chercheurs. En effet, les habitants voulaient disposer de données concrètes concernant leur état de santé.» L’étude FOS Epseal a également pris soin de «prendre au sérieux le savoir de la personne sur sa santé». Ont alors émergé un ensemble de symptômes ou d’états de santé qui ne sont habituellement pas documentés, «soit parce qu’ils ne sont pas détectables ou détectés par le système de veille sanitaire existant, soit parce qu’ils ne sont pas jugés suffisamment graves pour faire l’objet d’une documentation fine par ceux qui diligentent les études, ou parce qu’il s’agit de maladies faisant l’objet de savoirs ‘contestés’».

Diffuser les résultats

Les résultats ont été restitués à Fos-sur-Mer et à Port-Saint-Louis-du-Rhône au mois de janvier. Un consensus a émergé parmi les habitants: la nécessité de diffuser ces résultats, «afin de peser dans les choix qui seront faits à l’avenir sur le territoire du golfe de Fos, dans le sens d’une prise en compte de l’état de santé des habitants décrit dans l’étude, en vue de son amélioration».

 



[1] Pour Etude participative santé-environnement ancrée localement.

[2] Plus de 8% des habitants des deux villes ont été inclus dans l’enquête, pour un taux de réponse de 21,6% (environ 1 foyer sur 5 foyers aléatoirement sollicités a répondu au questionnaire).

[3] Sein, prostate, utérus par ordre décroissant.

[4] Dans les mêmes proportions que le reste des Français.

 



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