Fongicides SDHI: les données de toxicité publiées

Le 08 novembre 2019 par Romain Loury
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La succinate déshydrogénase : le noeud du problème.
La succinate déshydrogénase : le noeud du problème.
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Les fongicides de la classe des SDHI pourraient être toxiques bien au-delà des champignons: dans une étude publiée, jeudi 7 novembre, dans la revue PLoS ONE, une équipe française confirme qu’ils sont aussi toxiques vis-à-vis de cellules humaines, de ver de terre et d’abeille.

 

Ce sont ces résultats que Pierre Rustin, directeur de recherche CNRS/Inserm, et son équipe ont présentés à l’Anses[i] lors d’une réunion organisée en juin 2018. A l’origine de ce rendez-vous, une tribune publiée en avril 2018 dans Libération, dans laquelle les huit scientifiques alertaient contre les SDHI, qu’ils suspectent d’être toxiques bien au-delà des champignons et moisissures contre lesquels ils sont employés. Par principe de précaution, les signataires appelaient à suspendre l’autorisation de mise sur le marché (AMM) de ces fongicides.

Cette polémique a donné lieu, en septembre, à un livre explosif de Fabrice Nicolino. Vif opposant des pesticides, à l’origine de l’Appel des Coquelicots, le journaliste de Charlie Hebdo y livre une charge au vitriol contre l’Anses, accusée d’avoir fait la sourde oreille à l’alerte scientifique, puis d’avoir tenté de disqualifier les résultats –ce dont l’agence, qui avait conclu à l’absence d’alerte sanitaire, se défend.

La SDH, nœud du problème

Abondamment employés, les SDHI agissent en bloquant la succinate déshydrogénase (SDH), une enzyme cruciale de la chaîne respiratoire. Ce processus moléculaire complexe se déroule dans les mitochondries, organites enfouis dans nos cellules. La chaîne respiratoire est l’une des étapes permettant de transformer des sucres en énergie cellulaire.

Or des mutations de la succinate déshydrogénase, conduisant à son inactivation totale ou partielle, sont impliquées dans plusieurs maladies graves. Parmi elles, des encéphalopathies sévères chez de jeunes enfants, mais aussi certains cancers et des maladies neurologiques (maladie de Parkinson, maladie de Huntington, ataxie de Friedreich).

Spécialisée dans ces maladies liées à la SDH, l’équipe de Pierre Rustin a donc cherché à savoir si les SDHI pouvaient aussi inhiber la SDH d’autres espèces, y compris l’homme –au risque de favoriser des maladies liées à un blocage de la SDH. Bingo: publiée dans PLoS ONE, l’étude confirme une inhibition de la SDH au sein de cellules humaines, d’abeille et de ver de terre, dès que celles-ci sont incubées en présence de SDHI, avec des variations d’un produit à l’autre, d’une espèce à l’autre.

Une enzyme très conservée

«Ces protéines [la SDH est constituée de quatre sous-unités protéiques, ndlr] ont été très conservées au cours de l’évolution», rappelle Pierre Rustin, contacté vendredi 8 novembre par le JDLE. Sur les 15 acides aminés constituant le site actif de l’enzyme, plus de la moitié sont conservés du champignon à l’homme, en passant par le poisson-zèbre, le mouton et la mouche du vinaigre, révèle une comparaison de séquence protéique entre 22 espèces.

Les SDHI qui bloquent le plus efficacement l’enzyme sont par ailleurs les plus récemment mis sur le marché. Or ils ne se contentent pas de bloquer la SDH: les résultats montrent, et c’est une première, que certaines de ces molécules sont aussi actives contre le cytochrome III, autre composant crucial de la chaîne respiratoire. Passée inaperçue lors de l’évaluation des produits, cette donnée pourrait aggraver d’éventuels effets sanitaires liés à la seule inhibition de la SDH.

Incubées en présence de SDHI, les cellules meurent du fait d’un stress oxydatif lié au blocage de la SDH. Mais uniquement lorsque la principale source de carbone est la glutamine, pas quand il s’agit de glucose: or les tests réglementaires de toxicité prévoient de tester avec du glucose, ce qui a pour effet de masquer la toxicité des SDHI.

Des résidus très fréquents

Le sujet est d’autant plus préoccupant que les SDHI figurent parmi les pesticides les plus employés: selon des données 2017 issues de la DGCCRF[ii], analysées vendredi par l’association Générations futures, le boscalid est le résidu de pesticide le plus souvent retrouvé dans les denrées alimentaires testées (7,43% des échantillons analysés), tandis que le fluopyram est présent dans 2,42% d’entre eux.

Les données de la DGCCRF sont issues de contrôles ciblés sur des produits suspectés de non-conformité, donc pas forcément représentatifs de l’exposition réelle de la population. Mais les chiffres de l’Efsa[iii], qui découlent d’une surveillance non ciblée, disent la même chose: selon son bilan pour l’année 2017, publié en juin, le boscalid arrive en deuxième position derrière un autre fongicide (l’imazalil), avec 7,6% des échantillons testés dépassant le seuil de quantification. Ce chiffre atteint même 25,5% pour les carottes, voire 35,5% pour les poires[iv]!

Selon Pierre Rustin, «il y a un risque: ce n’est pas du tout une bonne chose d’être imprégné de SDHI. Même si le blocage est très partiel [du fait de petites doses], les mitochondries auront tendance à moins bien fonctionner», avec un risque accru de développer certaines maladies.

L’Anses (re)prend acte des résultats

Dans un communiqué de réaction à l’étude, l’Anses indique vendredi avoir «demandé à l’Inserm de prendre en compte les données de cette publication, ainsi que d’autres publications récentes, dans l’expertise collective que l’Institut mène actuellement pour actualiser les connaissances sur les effets des pesticides sur la santé». L’agence «s’est également saisie de la question des expositions cumulées aux différents fongicides SDHI via l’alimentation et publiera ses résultats au premier semestre 2020», ajoute-t-elle.

En avril, Pierre Rustin avait saisi la commission nationale de la déontologie et des alertes en santé publique et environnement (cnDAspe). Cette saisine, toujours en cours d’instruction, a trait aux menaces «sur la biodiversité», «sur la santé ou les sécurité des collaborateurs de l’entreprise, de ses clients ou sous-traitants» et «sur la santé ou la sécurité des consommateurs ou des usagers». Alors que des responsables de l’Anses ont été entendus par la cnDAspe en septembre, Pierre Rustin regrette de n’avoir pas été auditionné, malgré plusieurs relances.

 

L’IUPP monte au front. Jeudi soir, juste après la publication de l’étude et d’un communiqué du CNRS, l’Union des industries de la protection des plantes (UIPP) montait déjà au front, dans un communiqué pour le moins étonnant. Sans attendre la réaction de l’Anses, le syndicat y vole à sa défense, retraçant l’historique de ses divers avis et communications, se permettant même de rappeler en quoi consiste son travail. Ce qui fera peu pour dissiper la méfiance envers l’évaluation des produits.


[i] Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail

[ii] Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes

[iii] Autorité européenne de sécurité des aliments

[iv] Les dépassements de limite maximale de résidu (LMR), qui signent la non-conformité du produit, sont en revanche rares : sur l’ensemble des 73.583 échantillons testés pour le boscalid, de manière ciblée ou non, seuls 99 excédaient la LMR, dont 6 produits dans l’UE et 93 dans des pays tiers.