Faire des océans «une nouvelle Mare nostrum»

Le 06 janvier 2016 par Romain Loury
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
Christian Buchet
Christian Buchet

Dans son «Livre noir de la mer», publié en novembre 2015 aux Editions du Moment, l’océanologue Christian Buchet détaille les 9 grandes menaces qui pèsent sur les océans. Force est de constater qu’elles n’ont jamais été aussi pressantes. Bref tour d’horizon, lors d’un entretien accordé au JDLE.

Pillage du sable, érosion du littoral, acidification, surpêche, déclin des cétacés et des requins, poubelles de munitions, mais aussi immigration maritime, piraterie et flottes sous-marines des narcotrafiquants… est-il déjà trop tard pour sauver les océans? Pour Christian Buchet, directeur du Centre d’études et de recherche de la mer de l’Institut catholique de Paris, «il est temps de faire de l’océan mondial une nouvelle Mare nostrum».

JDLE: Vous débutez votre livre par une question rarement abordée, celle du pillage du sable, dont l’homme consomme chaque année plus de 15 milliards de tonnes. Quel risque pour la mer?

Christian Buchet: Le sable constitue le défi majeur du XXIe siècle. On l’utilise partout, notamment pour la construction [dans le béton, ndlr] et pour la fabrication du verre. Imaginez tout ce qu’il va falloir utiliser comme sable au cours du siècle: la construction n’a pas fini de se développer. Nous sommes déjà 7 milliards de Terriens, nous serons 2 milliards de plus en 2050. Nous allons perdre de plus en plus de sable, ce qui va accroître l’érosion du littoral: la mer va rentrer de plus en plus dans les terres, avec une salinisation des terres agricoles, rendues impropres à la culture.

Car, lorsqu’on prélève du sable un peu au large, la mer rebouche aussitôt le trou en prenant du sable au pied des falaises ou sur les plages. Exemple dans l’estuaire de la Gironde, où le projet d’exploitation du banc du Matelier risque de fragiliser une des côtes par ailleurs les plus menacées par l’érosion! La loi oblige que tout projet de prélèvement de granulats fasse l’objet d’une étude d’impact environnemental, mais pas d’une étude d’impact en termes d’érosion. Or il est évident que ce projet va renforcer l’agression du littoral.

En termes de montée des eaux, ce pillage du sable va accroître les effets du réchauffement climatique: les épisodes violents deviennent de plus en plus fréquents, avec une houle toujours plus violente. Je ne dis pas qu’il ne faut plus construire, mais il faut probablement prélever le sable plus au large. Et il faudra de toute façon trouver un remplaçant au sable: pourquoi pas les algues, qui ont des capacités liantes, et sont déjà utilisées dans les revêtements routiers?

JDLE: Dans votre chapitre sur la surpêche, vous abordez l’un ses effets méconnus, l’immigration clandestine. Qu’en est-il exactement?

Christian Buchet: C’est un effet que j’ai observé lors d’un voyage au Sénégal. Dans ce pays, les bateaux de pêche industrielle, notamment chinois et russes, sont tellement nombreux que les petits pêcheurs locaux ne capturent plus suffisamment de poissons. Ces populations qui ont investi dans ces petits bateaux sont condamnées à ne plus pouvoir vivre de leur métier. Alors ils vont profiter de leurs bateaux pour servir de passeurs pour l’immigration illégale. Tout se tient.

J’ai un infini respect pour les pêcheurs qui, avec 24.000 morts par an, exercent le métier le plus dangereux au monde. Et s’il y a surpêche, ce n’est pas la faute des pêcheurs, mais celle de nos habitudes de consommation aberrantes. Par exemple, la France dispose de 253 espèces de poissons comestibles. Or la pêche mondiale porte essentiellement sur 15 espèces. Celles-ci font l’objet d’une telle pression que l’on observe un effondrement des stocks. A la surpêche s’ajoutent la pollution de l’eau, l’éradication des forêts de mangroves et des coraux, la destruction du littoral, qui sont de véritables pouponnières pour la vie marine.

JDLE: Une autre menace qui pèse sur l’océan, ce sont ces déchets nucléaires, poubelles de munitions et d’armes chimiques, dont de nombreuses ont été déposées après la Deuxième guerre mondiale, et qui s’usent au risque de relâcher des substances toxiques en abondance.

Christian Buchet: Tout le monde sait que la mer est la poubelle ultime. Il devient impératif de mieux la surveiller afin d’éviter les fuites radioactives, et il est encore possible de supprimer un certain nombre des munitions coulées. Dans le sud de l’Italie, ce sont des bombes à phosphore qui ont été englouties après la guerre, et leur enveloppe, d’une épaisseur de 5 millimètres, a quasiment fondu. D’ailleurs le phosphore commence à se répandre, il y a déjà eu des accidents chez des pêcheurs qui en remontent dans leurs filets.

JDLE: Comment jugez-vous la politique maritime française? Mené en 2009, le Grenelle de la mer, dont vous avez été le secrétaire général, a-t-il porté ses fruits?

Christian Buchet: La France n’a tout simplement pas de politique maritime. Le Grenelle de la mer a certes permis une impulsion, mais je ne suis pas sûr que les déclarations aient été suivies d’effets. Il n’y a aucun portage politique, d’ailleurs la mer est répartie entre 11 ministères différents. Pourtant la France, qui bénéficie du deuxième espace maritime après les Etats-Unis, pourrait être la mieux placée en la matière. Mais en règle générale, ce n’est pas un pays qui dispose d’une politique à la hauteur de son capital naturel.

Au niveau international, je suis favorable à une déclaration universelle des droits de la mer [dont Christian Buchet propose un projet, en 10 articles, en fin de son ouvrage, ndlr]. Nous ne pourrons probablement pas revenir sur le statut des zones économiques exclusives (ZEE), mais il nous faut redéfinir celui de la haute mer, en refondant le droit de la mer. A l’heure actuelle, chacun peut y faire ce qu’il veut, c’est une véritable zone de non-droit. Or il s’agit non seulement d’un bien commun, mais d’une assurance-vie pour l’avenir de l’homme. Pour cela, il faut mettre en place un accord international sous l’égide de l’ONU.

JDLE: Quel regard portez-vous sur l’accord de Paris sur le réchauffement climatique, obtenu en décembre 2015 lors de la COP 21?

Christian Buchet: C’est un bon résultat, mais tout commence maintenant. D’une part parce qu’il faut encore que les pays le ratifient, d’autre part parce qu’il y a aussi des considérations financières. Il faut donc que la pression continue à s’exercer. Ce que je trouve positif, c’est que l’on est en train de changer de société, on s’intéresse de plus en plus à l’écologie, et nos jeunes sont profondément conscients du problème.

Pour en revenir à la COP 21, on peut évidemment déplorer que la mer y ait joué un rôle aussi dérisoire. C’est le grand oubli des négociations, alors qu’elle constitue notre principal régulateur thermique. Et l’acidification, qui découle des émissions de CO2 mais qui ne se voit pas, constitue une menace majeure pour elle.

JDLE: Comment expliquez-vous que plusieurs de ces menaces, notamment la question du sable, ne soient que rarement abordées par les politiques, les médias et même par les associations?

Christian Buchet: C’est justement la raison pour laquelle j’ai voulu écrire ce livre. Je voulais mettre en lumière un certain nombre de menaces qui ne sont jamais évoquées. La raison de cet oubli, c’est que le temps du politique n’est pas celui de l’environnement: on ne voit pas plus loin que le bout de notre nez, on n’anticipe pas. Or dans un monde aussi fragilisé par la démographie, il nous faudrait au contraire toujours jouer un coup d’avance. Et comprendre enfin que la mer est la chance de l’humanité, et que c’est même son moyen de survie.



A suivre dans l'actualité :

Sites du groupe

Le blog de Red-on-line HSE Compliance HSE Vigilance HSE Monitor

Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus