Evacuer tout le monde, vraiment?

Le 28 avril 2016 par Valéry Laramée de Tannenberg
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On peut désormais aisément transformer son smartphone en compteur Geiger.
On peut désormais aisément transformer son smartphone en compteur Geiger.
VLDT

Comme dans les pays victimes d’une catastrophe nucléaire, la France prévoit d’évacuer rapidement les populations situées dans des zones contaminées. Une doctrine remise en cause par le retour d’expérience de Tchernobyl et de Fukushima.

C’est la seule réponse des autorités. En cas d’accident nucléaire, il faut évacuer les populations riveraines. Ce qui n’est pas toujours évident. Lors de la fusion du cœur du réacteur n°2 de la centrale américaine de Three Miles Island (Pennsylvanie), en mars 1979, aucun plan d’évacuation n’existait. Le gouverneur de Pennsylvanie impose aux femmes enceintes et aux enfants habitant à moins de 8 kilomètres de la centrale de quitter les lieux. Affolées, ce sont 200.000 personnes qui prendront la fuite en voiture. Occasionnant les plus gros embouteillages qu’ait connus la région, de mémoire d’automobiliste.

1.200 bus réquisitionnés

Sept ans plus tard, les responsables soviétiques procédèrent de même, mais de façon plus organisée. Quelques heures après la perte du réacteur n°4 de Tchernobyl, Moscou ordonne l’évacuation (pour trois jours, officiellement) des 49.000 habitants de Pripiat, la ville construite à 3 km de la centrale. En une demi-journée, 1.200 bus sont réquisitionnés et emmènent les premiers réfugiés nucléaires vers une destination inconnue. Au cours des semaines suivantes, ce sont plus de 250.000 personnes qui devront quitter leur domicile situé en zone d’exclusion.

Même topo au Japon, en 2011. En deux jours, 130.000 personnes avaient quitté la zone des 20 km autour de la centrale accidentée.

Schéma théorique

Serait-ce différent en France? On peut en douter. Instaurés quelques mois après l’accident ukrainien, les plans particuliers d’intervention (PPI) imposent, chronologiquement, de confiner les habitants qui vivent à proximité d’une installation nucléaire accidentée, de leur administrer des pastilles d’iode stable pour les protéger des retombées d’iode radioactif et, en dernier ressort, de les évacuer. Un schéma tout théorique quand on voit les ‘trous dans la raquette’ présentés par certains PPI.

Encore minoritaires, certains experts ayant suivi de près la gestion des catastrophes nucléaires appellent à une révision de cette doctrine ‘évacuationniste’. L’idée principale est simple: mieux vaut aider ceux qui le souhaitent à vivre dans les zones les moins contaminées plutôt que d’exfiltrer tout le monde par la force.

Les décès indirects

Paradoxalement, la première motivation de ces experts est d’ordre sanitaire. Sauvés, peut-être, des effets des rayonnements, les déplacés vivent rarement bien leur exil. Déracinés, coupés de leur environnement quotidien, ostracisés du fait des avantages en nature qui leur sont alloués, rejetés par une population qui les considère malades, souvent sans travail, les évacués souffrent psychologiquement. «Chez les évacués japonais, on compte plus de décès indirects imputables au nucléaire que de victimes du tsunami», résume la chercheure en sciences sociales Reiko Hasegawa (Science Po Paris). Le suicide est l’une des causes les plus fréquentes de ces «décès indirects».

Ne soyons pas naïfs: l’une des autres raisons qui militent en faveur d’un maintien en zone (faiblement) contaminée est économique. Evacuer des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes, les loger et leur verser une rente, plusieurs années durant, est une opération dont le montant se chiffre en milliards d’euros par an. Ce qui n’est pas à la portée de tous les exploitants de centrale nucléaire ni de celles de tous les gouvernements.

Reflexes efficaces

Question sotte: est-ce techniquement possible de maintenir en vie ‘saine’ une importante population dans une zone irradiée? Jacques Lochard en est persuadé. Pendant 5 ans, le patron du Centre d’étude sur l’évaluation de la protection dans le domaine nucléaire (CEPN) a coordonné le programme européen Ethos. Son but: apporter aux habitants de zones contaminées en Biélorussie les informations et les moyens techniques nécessaires pour réduire considérablement leur exposition quotidienne aux rayonnements ionisants.

En expliquant aux habitants des villages du district de Stolyn les mécanismes de transfert de la radioactivité contenue dans les aliments, les scientifiques européens ont permis aux familles d’acquérir des réflexes de radioprotection élémentaires mais efficaces. Dotés d’appareils de détection de radiation, les Biélorusses ont établi des cartographies très fines de la contamination des sols, des pâturages, des bois. En outre, chaque village avait reçu un spectromètre pour évaluer l’éventuelle contamination des aliments (fruits, légumes). «Ces populations qui étaient abandonnées par les autorités, désarmées face au risque nucléaire, ont rapidement développé des stratégies d’abattement de la radioactivité, puis d’évitement de celle-ci», constate Jacques Lochard.

Le smartphone Geiger

Des évacués de Fukushima, de retour chez eux, s’inspirent des méthodes développées par les Européens, à la mode japonaise. Les hackers nippons ne cessent de développer des logiciels pour aider les réfugiés à gérer le risque atomique. Grâce à des applications bon marché, on peut désormais transformer son smartphone en compteur Geiger: idéal pour cartographier la contamination de son environnement et la partager sur les réseaux sociaux. «En quelques semaines, une communauté villageoise peut réaliser une cartographie de la contamination bien plus fine et donc plus utile que ne le fera jamais une institution publique», confirme Jacques Repussard

C’est donc possible. Est-ce souhaité? Pas si sûr. «Qu’elles soient préfectorales ou centrales, les administrations françaises, comme l’Autorité de sûreté nucléaire [ASN], rechignent toujours à laisser les populations s’administrer. Or, on le sait, les schémas d’organisation de la gestion des crises sont, aujourd’hui, totalement inapplicables. Plutôt que de vouloir les appliquer à tout prix, il serait sans doute plus efficace d’aider les experts locaux, comme les membres des commissions locales d’information (CLI), à dresser des PPI tenant parfaitement compte des réalités du terrain», estime l’ancien directeur général de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN).Message transmis au nouveau DG de l’IRSN. Un certain Jean-Christophe Niel, ex-DG de l’ASN.

 



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