Essais nucléaires: l’expertise qui fait l’effet d’une bombe

Le 17 juillet 2012 par Geneviève De Lacour
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Un essai nucléaire aérien sur l'atoll de Mururoa
Un essai nucléaire aérien sur l'atoll de Mururoa

Une nouvelle étude demandée par la justice vient relancer le débat sur les conséquences sanitaires des essais nucléaires aériens en Polynésie française et dans le Sahara. De quoi raviver la polémique et, avec elle, le débat sur l’indemnisation des victimes.

Un lien vraisemblable existerait entre les retombées radioactives des essais nucléaires français, en Algérie et Polynésie, et les cancers de certains militaires exposés. Telles sont les conclusions d’une expertise menée par Florent de Vathaire, directeur de recherche à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), et présentées pour la première fois dans un article publié aujourd’hui 17 juillet dans le journal Le Parisien.

Ces expertises médicales ont été réalisées à la demande du juge Anne-Marie Bellot et rendues, en 2010, à la juge Marie-Odile Bertella-Geffroy, responsable du pôle santé au tribunal de grande instance de Paris. Cette dernière a repris le dossier au décès de la juge Bellot.

Ces résultats tombent à pic. Le directeur de l’unité d’épidémiologie des cancers de l’Institut Gustave Roussy de Villejuif est connu pour avoir publié, en 2010, une étude sur le lien probable qui existerait entre les tirs nucléaires et les cancers de la thyroïde parmi la population polynésienne. Il explique dans Le Parisien «avoir pu, en rassemblant de nombreux éléments, (...) construire un faisceau de présomptions, qui permet de dire que le lien entre les retombées radioactives et les cancers est vraisemblable pour certains des cas expertisés».

«Je me réjouis de ces nouvelles expertises et que cela tombe au bon moment», soupire d'aise Michel Verger, président honoraire de l’Association des victimes des essais nucléaires (Aven). Selon le vétéran des essais algériens, Oscar Temaru, président de la Polynésie française, aurait récemment demandé à être reçu par le Premier ministre en compagnie des différentes associations de défense des victimes (Aven et Moruroa e Tatou).

«Ces expertises vont permettre de relancer le travail des juges 8 ans après le dépôt de la plainte, cela permettra aux juges de demander la levée du secret Défense en matière de mesures des retombées radioactives et cela apporte des éléments pour modifier la loi d'indemnisation, note-t-il. La loi Morin a été une loi en trompe l’œil. Elle a effectivement mis fin à 50 ans de négationnisme mais elle ne permet pas d’indemniser les victimes.»

Dans Le Parisien, Florent de Vathaire, nuance néanmoins ces conclusions qui ont été reprises dans toute la presse aujourd’hui. «D'un point de vue scientifique, on ne pourra jamais affirmer avec certitude telle ou telle causalité et ce pour une raison simple: ces cancers ou ces leucémies ne sont pas uniquement causés par les radiations».

Il reste qu’à la seule lecture du quotidien le doute subsiste: à quelles informations l’épidémiologiste a-t-il eu accès? Quelles sont les maladies constatées dans les 6 cas? «Il faudrait connaître la dose à laquelle ces hommes ont été exposés mais aussi les autres facteurs de risque pour pouvoir conclure, estime pour sa part Jean-René Jourdain, radio-biologiste à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Je ne sais pas sur quelles présomptions, il base ses conclusions.» Interrogé par le JDLE, Florent de Vathaire explique que son expertise a consisté à réaliser une étude rétrospective des conditions individuelles d’expositions des vétérans et les niveaux d’expositions «quand les informations dosimétriques étaient présentes dans le dossier ».

Le chercheur déplore en effet ne pas avoir eu accès à toutes les données. Il reste des informations classées secret Défense. «En plus à l'époque, les instruments de contrôle des radiations qu'utilisaient l'armée et le CEA n'étaient pas adaptés pour détecter toutes les formes d'exposition aux rayonnements», souligne-t-il.

Un point confirmé par Michel Verger, de l’Aven. «Seuls 15% des militaires portaient des dosimètres et encore, pas en continu.» Et ce vétéran des essais dans le Sud algérien s’interroge: «Que se passait-il pour ceux qui n’en portaient pas, les populations civiles?». De plus l’exposition aux poussières radioactives par inhalation et par ingestion n’a jamais été estimée.

Même si cette expertise ne s’attache qu’à des cas individuels, elle relance néanmoins la question de l’indemnisation des victimes, qui doit s’appuyer sur des preuves tangibles d’exposition aux radiations. 150.000 personnes, civils et militaires, ont participé de près ou de loin aux 210 essais français conduits au Sahara algérien et en Polynésie entre 1960 et 1996. Depuis l’ouverture d’une information judiciaire contre X en septembre 2004 à Paris, plus de 720 dossiers d’indemnisation ont été portés par l’Aven dans le cadre de la loi Morin, de 2010. Mais seuls 4 dossiers de victimes ont abouti à des indemnisations (voir JDLE).

Dans 99,5% des cas, la Commission d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (Civen) refuse d’indemniser, «même lorsque les gens ont une maladie prévue par la loi et qu'ils étaient à un endroit prévu par la loi pendant les essais nucléaires», explique Jean-Paul Teissonnière, l’avocat de l’Aven. «Quand les mêmes dossiers sont soumis à un expert indépendant, ses conclusions sont radicalement différentes», ajoute l’avocat.

«Nous sommes dans la situation paradoxale d’une loi d'indemnisation qui n'indemnise personne. Nous avons une loi qui ne fonctionne pas et les éléments qui nous sont présentés sont décisifs pour que la loi soit revue», complète-il.

«Le dispositif d'indemnisation instauré en 2010 est basé sur l'état le plus avancé des connaissances en la matière», réagit un porte-parole du ministère de la défense. Il précise que la Civen qui examine les dossiers, est un organisme indépendant présidé par un magistrat. «Pour qu'il y ait indemnisation, il faut qu'il y ait un lien scientifiquement établi entre les essais nucléaires et les maladies déclarées», souligne l’Hôtel de Brienne.

Un point de vue que l’avocat ne partage pas. «On ne peut pas être juge et partie», déplore Jean-Paul Teissonnière. «Le problème, c’est qu’il n’existe pas de signature scientifique de la maladie, pas de lien de causalité avéré entre les maladies constatées et les essais.» Il souhaite que les pratiques de la Civen soient revues (voir JDLE). Et exige que ce soit le ministère de la santé qui reprenne le dossier et non le ministère de la défense, responsable de la contamination.

A noter que selon la presse algérienne, Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères reçu lundi par son homologue algérien Mourad Medelci, aurait évoqué la question du devenir des sites d’essais nucléaires dans le Sahara occidental et notamment de la sécurisation des zones à risque.

 

 

 



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