EPR: le gouvernement siffle la fin de la récréation

Le 28 octobre 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Deux ministres recadrent le patron d'EDF (à droite).
Deux ministres recadrent le patron d'EDF (à droite).
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A l’occasion de la publication, ce lundi 28 octobre, du rapport Folz, le gouvernement demande à EDF de réformer sa gouvernance des projets nucléaires et de développer les compétences qui lui font défaut. Des conditions sine qua non au lancement d’un prochain programme électronucléaire?

 

C’est peu de dire que la publication du rapport Folz était très attendue. Rendu public, ce lundi 28 octobre, l’audit du chantier de l’EPR de Flamanville, réalisé par l’ancien patron du groupe PSA, apporte nombre d’éléments nouveaux sur les dysfonctionnements de la filière nucléaire française.

Certes, on ne découvre pas qu’il s’est écoulé 15 ans entre la mise en service de la seconde tranche de la centrale nucléaire de Civaux et les premiers bétons du premier EPR tricolore. Ni que les rivalités entre l’ex-groupe Areva et EDF ont empoisonné les relations entre un prestataire et son maître d’ouvrage. Le rapport ne dévoile pas non plus la perte de maîtrise de l’outil industriel (vieille de plusieurs décennies chez Framatome) ou de compétences très pointues.

Un réacteur EPR, c’est: 400.000 tonnes de béton, 47.000 tonnes d’armatures, 1.000 salles, 150 km de tuyauteries dans l’îlot nucléaire, 15.000 vannes, 4.000 km de câbles, 8.000 capteurs.

Le rapport Folz met en pleine lumière plusieurs dysfonctionnements majeurs dans la façon dont EDF gère désormais ses grands projets. A commencer par l’évaluation du temps et du montant de la construction du réacteur de Flamanville. Dans les deux cas, l’électricien a extrapolé ses prévisions à partir du dernier chantier de construction: celui de la tranche 2 de la centrale de Civaux.

Selon les estimations, validées en 2004 par le conseil d’administration d’EDF, la construction de Flamanville 3 aurait dû prendre de 57 à 67 mois et coûter 2,8 milliards d’euros. La machine devant livrer un MWh à 41 €. «S’il est d’usage de considérer que les estimations initiales d’un grand projet sont souvent affectées d’un biais d’optimisme, celles effectuées pour la construction de l’EPR de Flamanville doivent être qualifiées, au mieux, d’irréalistes», assène Jean-Martin Folz.

Mal évalué, le plus grand chantier de France a aussi été mal conduit. Voire pas conduit du tout. «Ce n’est qu’en 2015 qu’un véritable directeur de projet à temps plein est désigné et placé hiérarchiquement en N-2 par rapport au président directeur général», résume l’ancien patron du groupe PSA. Considéré comme vital par Areva et EDF, ce chantier ne sera véritablement dirigé que 8 ans après son lancement. On croit rêver. Ce qui explique sans doute pourquoi Flamanville 3 a été engagé alors que seulement 10% des études d’ingénierie, de sûreté, d’incendie, d’agression et de qualifications de matériels étaient achevées. Ce n’est pas tout.

les incompétences sont légion

Sûre de ses compétences - forcément après avoir bâti 58 réacteurs -  l’industriel a indéniablement pêché par orgueil. «EDF semble avoir ignoré certaines des bonnes pratiques en vigueur dans d’autres secteurs: pas de recours aux méthodes de l’ingénierie système, une maquette numérique ne permettant pas une appréciation complète de la constructibilité des montages électromécaniques, pas de planning partagé avec les entreprises contractantes […], pas de gestion prévisionnelle des coûts à terminaison.» Difficile, dans ces conditions, d’avancer au même rythme que ses prestataires.

Atmea, l’autre échec français. Des années durant, Areva et Mitsubishi ont développé l’Atmea, une machine de 1200 MW. Avec le soutien d’Engie, le réacteur avait trouvé preneur en Turquie. En 2013, la Sublime porte passait commande de 4 tranches du petit cousin de l’EPR. Faute d’entente entre les partenaires industriels, et avec le gouvernement turc, le projet sera finalement abandonné fin 2018. Copropriétaire de la technologie (depuis le rachat d’Areva), EDF refuse de la mettre sur le marché, ne jurant plus que par l’EPR.

D’autant que les compétences de managers de projets manquent chez EDF. Et que ceux qui restent sont plongés «dans le déni» à chaque mauvaise nouvelle. La suite logique est connue: chaque problème a été réglé (enfin, pas tous) en imposant dans l’urgence des modifications aux prestataires. Ceux-ci en ont déjà réalisé 4.500. Du jamais vu! Les incompétences sont aussi légion au niveau du contrôle de qualité. Ainsi, c’est presque par hasard que les malfaçons des forges de Framatome ont été découvertes. «Des usines […] dont la longue période de sous-activité aura entraîné une profonde dégradation du savoir-faire malheureusement illustrée par une désolante succession d’incidents majeurs.» On ne saurait mieux dire.

Last but not least, Jean-Martin Foltz met aussi en exergue la perte d’une compétence essentielle pour la réalisation de projets complexes comme un réacteur nucléaire: les soudeurs. Les retards les plus longs et sans doute les plus coûteux que devraient connaître l’EPR de Flamanville sont imputables à la piètre qualité des soudures réalisées sur le circuit secondaire et notamment sur ses parties «traversantes». Les réparations seront probablement réalisées par une équipe composée de robots et de prestataires étrangers.

Quel retour d’expérience tirer du chantier de Flamanville? D’abord que l’industrie nucléaire française est engagée sur la voie de la «déliquescence», pour reprendre l’expression de Jean-Martin Folz. «C’est un échec pour toute la filière électronucléaire française», a martelé le ministre de l’économie et des finances, Bruno Le maire, commanditaire de l’étude. Echec assumé par le patron d’EDF, Jean-Bernard Lévy, qui entame, faut-il le rappeler, sa sixième année à la tête du leader du nucléaire mondial.

Flamanville 3: des prévisions à géométrie variable

 

Date prévue de mise en service

Coût prévu de construction (Md€)

Eté 2004

Eté 2010

2,8

Mai 2006

Juin 2012

3,3

Décembre 2008

Fin 2012

4

Juillet 2010

2014

5

Juillet 2011

2016

6

Décembre 2012

2016

8,5

Septembre 2015

2019

10,5

Juillet 2018

2020

10,9

Octobre 2019

2023

12,4

Avant la fin de l’année, le patron de l’électricien devra donc présenter «un plan d’action» pour corriger les difficultés mises à jour par le rapport Folz. Dans le sommaire de ce vaste programme, on devrait trouver un plan de formation de soudeurs. Mais aussi, a précisé Bruno Le Maire, une nouvelle gouvernance des grands projets, une nouvelle façon de dialoguer avec l’Autorité de sûreté nucléaire. EDF devra enfin prendre en compte le retour d’expérience de Flamanville 3 «sur les projets à l’exportation, en particulier Hinkley Point.» Ce qui ne semble effectivement pas encore le cas.

N'oublions pas Hercule

Et pas question de prendre ce programme à la légère. Car, le nucléaire tricolore fait face à d’importantes échéances. Dans les prochains mois, l’énergéticien public devra mettre sur le bureau de la ministre chargée de l’énergie un scénario (convaincant, si possible) de construction d’une demi-douzaine de réacteur EPR2. Revenant au président de la république, la décision de lancer un tel programme n’interviendra, a rappelé Elisabeth Borne, qu’à la suite de «la mise en service de Flamanville 3». Une inauguration désormais programmée en 2023. Entretemps, le groupe présidé par Jean-Bernard Lévy devra avoir déployé le projet Hercule, avec une nationalisation à la clé des moyens de production classiques et une privatisation (totale ou partielle) des activités renouvelables, de distribution et de commerce. Ce plan suscite déjà beaucoup de réactions (pas encore en chaîne) dans les milieux syndicaux. Le nucléaire français n’est décidément pas un long fleuve tranquille.



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