EPR de Flamanville: une décision inaudible de l’ASN

Le 28 juin 2017 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Malgré ses faiblesses, l'EPR de Flamanville est déclaré bon pour le service par l'ASN.
Malgré ses faiblesses, l'EPR de Flamanville est déclaré bon pour le service par l'ASN.
VLDT

Tout en reconnaissant ses faiblesses, le gendarme du nucléaire devrait autoriser l’entrée en service du réacteur EPR de Flamanville à la fin de l’année prochaine. En contrepartie, EDF devra multiplier les contrôles, dont certains sont impossibles à réaliser. Et changer «au plus vite» le couvercle de la cuve du réacteur.

La salle de conférence de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) était comble, ce mercredi après-midi. Après des mois de suspens, le régulateur du parc nucléaire devait y rendre sa «position» à propos de l’avenir du fleuron de l’industrie atomique tricolore: l’EPR de Flamanville. En quelques minutes, l’affaire est expédiée.

Bons pour le service

À son pupitre, Pierre-Franck Chevet indique que, malgré leur mauvaise composition chimique «conduisant à une diminution des marges de sûreté», la cuve du réacteur et son couvercle sont déclarés bons pour le service. Le 59e réacteur d’EDF pourra donc démarrer (en principe) à la fin de 2018. En contrepartie de sa bienveillance, l’ASN formule deux exigences: qu’EDF mette en œuvre des contrôle en service des deux pièces incriminées et qu’elle change «au plus tôt» le couvercle de cuve. Quand même.

déconvenues, malfaçons et retards

C’est peu dire que l’avis rendu par l’ASN était attendu. Depuis la coulée du premier béton, en 2006, la tête de série de la nouvelle génération des réacteurs nucléaires accumule déconvenues, malfaçons et retards. Avec, à la clé, un triplement du coût du plus puissant réacteur du parc exploité par EDF. Le dernier épisode du feuilleton n’est pas le moins grave.

Plus de carbone, c'est plus de risques

Fin 2014, deux pièces essentielles du réacteur passent sous les feux de la rampe médiatique: le fond et le couvercle de la cuve. Forgées par la tristement célèbre usine Creusot Forges d’Areva, ces deux imposants éléments en acier présentent le même défaut: leur concentration trop élevée en carbone. «Or, plus il y a de carbone, plus cela augmente le risque de propagation rapide de fissure», résume Jean-Christophe Niel, directeur général de l’institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Le risque est donc qu’une fissure présente sur le fond ou le couvercle de la cuve se propage très vite, conduisant à la rupture brutale de l’équipement et donc à un accident majeur.

les couvercles des années 1990

Ce problème n’a rien d’un cas d’école. «Dans les années 1990, les couvercles de cuve des réacteurs français ont connu des épisodes de corrosion qui n’avaient pas été anticipés. Il a fallu tous les changer, à l’exception de ceux du palier N4 (les derniers réacteurs construits avant l'EPR, ndlr)», confirme Pierre-Franck Chevet, président de l’ASN.

Anomalie sérieuse voire très sérieuse

Qualifiée de «sérieuse voire très sérieuse» en son temps par l’ASN, l’«anomalie» de Flamanville 3 a, logiquement, donné lieu à une instruction très lourde. EDF et Areva ont mené, sous le contrôle du gendarme du nucléaire, un important programme de «justification», comportant de très nombreux contrôles destructifs de morceaux de cuves et de couvercles, forgés pour le marché américain. Au total, 3.200 tests mécaniques et chimiques ont été réalisés. «Nous avons réalisé plus d’essais à cette occasion que pour établir les codes de calcul de tout le parc nucléaire français depuis sa création», comptabilise Laurent Thieffry, directeur du projet Flamanville 3 pour EDF. 

un consensus mou

Epais de plusieurs milliers de pages, le rapport est finalement rendu à la fin de l’année passée. Une première synthèse est rédigée par l’IRSN: elle sera au cœur des débats qui ont agité, lundi et mardi derniers, les membres du groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaires (GPESPN).

Sa présidente, Sophie Mourlon est formelle: «les résultats des essais n’ont pas fait débat. La démonstration, les résultats des calculs font consensus. De même, le fait que les marges de sûreté sont respectées». Respectée mais «amoindries d’un facteur deux à trois selon les endroits considérés», note Thierry Charles, directeur général adjoint de l’IRSN, chargé de la sûreté nucléaire. Pas étonnant dans ces conditions, que tous les experts ne tirent pas les mêmes conclusions de ces travaux.

perte de marges de sûreté

«La question qui nous était posée portait sur la tenue mécanique de l’acier. Nous y avons répondu oui en précisant que cette tenue était dégradée», souligne Yves Marignac, l’un des membres du GPESPN. «L’ASN reconnaît que des marges de sûreté sont perdues. C’est une atteinte au principe fondamental, en sûreté nucléaire, de défense en profondeur. En compensation, l’ASN demande comme contrepartie à EDF de surveiller le fond de cuve et le couvercle et de remplacer ce dernier “au plus tôt“ . C’est une mesure dérogatoire qui ne résout pas le problème posé.»

appel à compétence international

Le président de Wise Paris met le doigt sur un point sensible de l’avis de l’ASN: les contrôles. Si EDF exploite bien des robots capables d’examiner les fonds de cuve, rien n’existe en revanche pour le couvercle. Laurent Thieffry en convient. Raison pour laquelle l’électricien lance, en catastrophe, un appel à compétence international. Dans l’espoir, un peu fou, qu’une start-up développe un dispositif télécommandé capable d’explorer avec minutie un couvercle traversé par une centaine de grappes de contrôle et d’outils. Une impénétrable forêt de tubes!

Rendez-vous fin 2018

Quelle suite attendre de l’avis de l’ASN? Les travaux vont se poursuivre à Flamanville. Si tout va bien, le troisième réacteur cotentinois devrait démarrer à la fin de 2018. Prudente, EDF a commandé, dès avril, à un forgeron japonais un nouveau couvercle de cuve. De l’avis de Pierre-Franck Chevet, l’engin devrait être prêt à poser en 2024, six ans après la mise en service du réacteur! Coût: une centaine de millions d’euros. Une goutte d’eau, comparée aux 10,5 milliards déjà engloutis par EDF dans le plus grand chantier de France.



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