Energie: une stratégie des plus floues

Le 27 novembre 2018 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Emmanuel Macron n'a pas clarifié tous les aspects de sa politique énergétique.
Emmanuel Macron n'a pas clarifié tous les aspects de sa politique énergétique.
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Le gouvernement a esquissé, ce mardi 27 novembre, la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) et sa stratégie nationale bas carbone (SNBC). Deux outils encadrant à moyen et long terme la politique énergétique nationale.

On aurait pu penser que la France s’était donné le temps de la réflexion. Avec près d’un semestre de retard, le gouvernement avait annoncé la présentation de la PPE pour ce mardi 27 novembre. Présentation couplée à celle de la SNBC, dont les premières moutures avaient de quoi inquiéter. La promesse a été tenue. Mais dans la précipitation. Les derniers arbitrages de la PPE ayant été donnés dans la nuit.

A grande politique, beau décorum. C’est dans une serre plantée dans le jardin du palais de l’Elysée que le président de la République a tracé les grandes lignes de sa politique énergétique. Très long, le discours d’Emmanuel Macron a plus souvent fait allusion à la révolte exprimée par les Gilets Jaunes qu’aux moyens (politiques, techniques et financiers) d’amorcer effectivement la transition énergétique requise pour respecter les engagements climatiques de la France.

remplacer les chaudières au fioul

Sa priorité: «sortir des énergies fossiles en 30 ans». Les moyens: la réduction des consommations d’énergies (aide à l’acquisition de voitures sobres, nouvelles normes pour les voitures et la construction), la sempiternelle rénovation des logements, l’usine du futur «qui devra tout recycler et ne rien jeter». Pour le chauffage et l’industrie, Emmanuel Macron a aussi évoqué le développement de la géothermie et du gaz renouvelable.

Des aides seront aussi proposées pour remplacer, d’ici à 2023, 10.000 chaudières au charbon (la moitié du parc) et un million de chaudières au fioul (le tiers du parc) par des équipements moins émetteurs, au bois et à gaz. Cette dernière source d’énergie pourra être biogénique: la PPE prévoit que 10% du gaz soit d’origine renouvelable d’ici à 2023 «sous l’hypothèse d’une forte baisse des coûts». L’apport du gaz vert sera complété par un coup de pouce donné à la production de chaleur renouvelable. Géré par l’Ademe[1], le fonds Chaleur verra progressivement ses autorisations d’engagement passer de 245 millions d’euros par an en 2018, à 339 M€ en 2022.

Plus de renouvelables, plus d’électricité

Pour compenser la fermeture annoncée des 4 centrales au charbon en 2022, et de 16 réacteurs nucléaires de 900 mégawatts (MW[2]) d’ici à 2035 (dont les deux tranches de Fessenheim vers 2020), les industriels devront tripler la capacité éolienne (terrestre et marine) actuelle et quintupler la puissance photovoltaïque installée d’ici 2030. 15 gigawatts (GW) nucléaires laisseront donc la place à une puissance éolienne et solaire supérieure oscillant entre 74 et 85 GW. Une accélération qui devrait coûter de 7 à 8 milliards d’euros de soutiens publics par an, contre 5,5 milliards en 2018. «Ce n’est que la poursuite de tendances engagées depuis longtemps. Et on ne rattrappera pas les retards pris sur l'éolien offshore», commente Pascal Charriau, PDG d’Enerdata, un consultant en politique énergétique.

Nucléaire: le calendrier

Durant le quinquennat, seules les deux tranches de Fessenheim seront fermées. Probablement en 2020. La centrale alsacienne sera la seule à être totalement arrêtée. Pas d’autres arrêt prévu jusqu’à 2025. Huit années durant, EDF devra arrêter une tranche de 900 MW par an, puis deux en 2033, avant de revenir au rythme précédent les deux années suivantes. François de Rugy a précisé que les réacteurs en sursis se situent dans les centrales de Gravelines, Cruas, Le Blayais, Bugey, Tricastin et Dampierre. Aucune commande de nouvelle tranche n’est prévue avant 2021. Ensuite, EDF devra faire la preuve de la fiabilité et de la rentabilité de son EPR nouvelle génération, en cours de conception.

Après des années de stagnation, la consommation d’électrons va-t-elle repartir à la hausse? «Nous anticipons effectivement une hausse de la consommation d’électricité dans une dizaine d’années, en raison de l’électrification des usages», a confirmé par la suite le ministre de la transition écologique François de Rugy. Dans ses projections, le ministère de la transition estime que la production d’électricité tricolore pourrait bondir de 18% entre 2018 et 2035: les renouvelables fournissant 45% des électrons, contre 50% pour le nucléaire. Objectif de la loi Royal atteint!

Les trajectoires renouvelables

Energies renouvelables

Prévision PPE 2016 (pour 2018)

Puissances installées en 2018 (GW)

Prévision PPE 2016 (pour 2023)

Prévision PPE 2018 pour 2023 (GW)

Prévision PPE 2018 pour 2028 (GW)

Eolien

15 GW

14,3 GW

22 à 26

26,8

38,8 à 40,8

Photovoltaïque

10 GWc

8,4 GW

18 à 20

20,6

35,6 à 44,5

Hydroélectricité

25 GW

25,5 GW

25,8 à 26

25,7

26,4 à 26,7

méthanisation

1,7 TWh/an

0

8 TWh/an

0,27

0,34 à 0,41

Sources: RTE, SNBC 2018

 

A noter toutefois qu’aucun des objectifs ‘renouvelables’ fixés par la précédente PPE, adoptée en octobre 2016, n’a été atteint. Un détail.

Rappelant que 9 milliards d’euros du Plan d’investissement étaient dédiés à la rénovation des bâtiments, le président de la République a regretté que cette politique ne soit pas «au rendez-vous» des promesses faites par le candidat Macron. Durant la campagne, l’ancien ministre estimait possible que soit rénovés «la moitié des logements passoires des propriétaires les plus modestes» à la fin du quinquennat. Objectif totalement hors de portée aujourd’hui: 81.000 logements ont été rénovés par l’Agence nationale de l’habitat en 2017: très loin des 500.000 rénovations prévues par la SNBC. Pour compenser, le gouvernement prévoit la possibilité, dès 2019, pour les industriels assujettis à l’ETS de financer des opérations d’efficacité énergétique, grâce aux certificats d’économie d’énergie (CEE).

de la théorie à la pratique

Mises bout à bout, ces mesures devraient remettre sur la trajectoire qui mènera la France à la neutralité carbone au milieu du siècle. En clair, il nous reste trois décennie pour pratiquement diviser par 4 nos émissions de gaz à effet de serre. La centaine de millions de tonnes de GES restant devant être absorbées par les puits de carbone forestiers et agricoles. Voilà pour la théorie présentée, ce matin, par le gouvernement.

Dans la pratique, ce sera autre chose. D’abord, il y a encore loin entre les esquisses dessinées par Emmanuel Macron et François de Rugy et le décret qui fixera dans le marbre réglementaire la PPE. Probablement pas avant le second semestre 2019.

Gilets jaunes

Conséquence de la révolte des Gilets Jaunes, le gouvernement prévoit d’organiser un nouveau débat national sur l’énergie (le 5e en 20 ans, si l'on oublie ceux organisés autour des SRADDET, des SR3ENR, des SRB, des PFRB, des SRCE et des PCAET) qui permettra aux représentants des forces vives de la nation de proposer des solutions concrètes pour enrichir PPE et SNBC. Deuxième retard: le Parlement devra adopter, au printemps 2019 probablement, une loi repoussant à 2035 l’objectif (initialement fixé par la loi de transition énergétique pour la croissance verte -LTECV) de baisser à 50% la part de l’électricité produite par le nucléaire.

Une inquiétude: la fiscalité. Suggérée par le ministre de l’action et des comptes publics, l’idée de taxer le kérosène consommé dans l’Hexagone n’a pas été reprise, réduisant d’autant les possibilités de réguler consommation et émissions de CO2 de l’aviation commerciale, en plein boom. En revanche, François de Rugy a confirmé que le gouvernement allait, à la demande d’EDF, rénover l’accès régulé à l'électricité nucléaire historique, qui oblige l’électricien à vendre le quart de son électricité nucléaire à prix coûtant à ses concurrents. Pas de quoi envisager une éventuelle baisse du prix de l’électron.

le retour de la TIPP flottante?

Sensible à la colère suscitée par la hausse des prix du carburant, Emmanuel Macron a laissé entendre qu’une partie de la fiscalité de l’essence et du gazole pourrait évoluer en fonction des cours du brut. Interrogé par Le JDLE, François de Rugy a balayé tout «retour de la TIPP[3] flottante», sans pour autant contredire le président de la République. Or une baisse artificielle du prix des carburants et combustibles fossiles serait de nature à contrebalancer les effets de la taxe carbone. Mauvais signal.

Premier consommateur d’énergie (44% de l’énergie finale) et gros émetteur de CO2 (123 Mt/an), le bâtiment peinera, au vu des mesures annoncées, à réaliser sa transition. Dans un Tweet, le député LREM Matthieu Orphelin n’a d’ailleurs pas caché sa déception: «Chacun sait ce que je portais depuis des mois pour la PPE, la rénovation énergétique et pour de nouvelles mesures d'accompagnement des citoyens. Je suis forcément déçu que les réponses ne soient pas annoncées dès aujourd'hui (sauf sur les ENR). Pourtant les solutions sont connues!», rappelle l’économiste de l’énergie.

Au final, à l’examen des documents publiés, on peine à comprendre comment la France réduira de 35% sa consommation d’énergies fossiles entre 2012 et 2028. Un espoir: le président de la République a installé, ce matin, le Haut conseil pour le climat. Dirigé par la climatologue franco-canadienne Corinne Le Quéré, ce énième aréopage devra auditer chaque année les résultats de la politique Energie Climat. Et peut-être proposer des solutions pour ne pas se louper.



[1] Ademe: Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie

[2] Les centrales concernées sont Gravelines, Tricastin, Le Blayais, Bugey, Cruas et Dampierre.

[3] TIPP: taxe intérieure sur les produits pétroliers

 



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