En route vers la «sobriété lumineuse»

Le 21 janvier 2019 par Marine Jobert
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4 humains sur 5 ne connaît pas la nuit noire.
4 humains sur 5 ne connaît pas la nuit noire.

C’est une feuille de route qu’a rédigée le Commissariat général à l’environnement et au développement durable (CGEDD), afin que l’Etat empoigne enfin les questions relatives à la pollution lumineuse, fléau pour la faune, la flore, les hommes… et les astronomes.

 

Confiné à une problématique d’économies d’énergie, voire de sécurité publique, l’éclairage a pourtant d’importances conséquences environnementales et sanitaires. Pour faire la lumière sur la pollution lumineuse, sujet «très technique et peu compréhensible pour le grand public», le CGEDD publie un rapport qui espère contribuer à répondre tout à la fois aux alertes des amateurs d’étoiles, aux besoins de sobriété énergétique ou aux effets néfastes sur la biodiversité et la santé humaine. Le sujet n’est pas anecdotique puisqu’à l’échelle mondiale, plus de 4 personnes sur 5 subissent une pollution lumineuse nocturne, et que 60% des Européens ne peuvent même plus contempler la Voie lactée.

Données hétérogènes

Boutiques et parkings éclairés toute la nuit, panneaux publicitaires clinquants à en blesser les yeux, zones industrielles clignotantes en bordure de zones habitées… Bien que la tendance soit à l’abaissement moyen de l’éclairement nocturne (de 25 à 15 lux) et de la durée d’éclairement (de 4.300 heures en 1990 à 3.100 h en moyenne pour une commune de métropole en 2015), 84% de l’éclairage public restait néanmoins allumé à pleine puissance en 2015. Le nombre de points lumineux liés à cet éclairage était de 7,2 millions en 1990 et 9,5 millions en 2015, soit une augmentation de 30% en 15 ans. Des chiffres qui peinent toutefois à être consolidés, car «les données existantes sont hétérogènes et ne peuvent de ce fait être agglomérées à une échelle régionale ou nationale». Ce qui amène le CGEDD à suggérer d’inciter les collectivités locales à rendre publiques leurs données sur l’éclairage via l’Open Data.

Les Led à la loupe

Au plan de la faune, 28% des vertébrés et 64% des invertébrés sont nocturnes et dépendent ainsi de la nuit, au moins pour une partie de leur cycle de vie. L’éclairage nocturne modifie structurellement les déplacements des animaux, en diminuant et fragmentant leurs habitats naturels. Il peut influer sur la répartition territoriale de certaines espèces: l’une des causes principales de l’érosion de la biodiversité, avec un effet de long terme sur la génétique des populations et leur pérennité. Idem pour la flore, de façon directe ou indirecte. Quant aux problématiques des humains, c’est vers les Led[1] que les regards se portent (trop), comme a alerté l’Anses[2] dès 2010. Si les équipes de chercheurs estiment aujourd’hui que sont établis les effets nocifs sur l’homme d’un usage immodéré et non contrôlé de l’éclairage artificiel intérieur au regard des risques encourus, des recherches sont en cours sur les impacts de long terme de l’éclairage extérieur excessif. L’Anses devrait publier un rapport incessamment.

Intégrer tous les secteurs

Autant de constats qui amènent le CGEDD à hausser le ton: «Il semble temps de fixer des objectifs et de suivre leurs évolutions, de conforter et évaluer des études et recherches, de penser éclairage de manière globale, l’Etat devant demeurer sur cette question stratégique le régulateur le plus pertinent.» Une remise à plat réglementaire s’avère nécessaire, alors qu’il a déjà été assez difficile d’obtenir des décrets d’application, comme l’Association nationale pour la préservation du ciel étoilé nocturne (ANPCEN) en a fait l’amère expérience depuis des années. Un décloisonnement sectoriel des approches s’impose également, en réintégrant les installations de publicités lumineuses, les installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) et les installations nucléaires, ainsi que l’éclairage relevant des particuliers et les dispositifs d’éclairage et de signalisation des véhicules dans les dispositifs de lutte contre la pollution lumineuse. «La prévention de la pollution lumineuse doit davantage se ‘diffuser’ dans les autres politiques publiques connexes.»

Appliquer les sanctions

Le CGEDD critique également «l’impunité de fait» qui prévaut pour les contrevenants, puisqu’«aucune sanction administrative n’est appliquée, tant auprès des particuliers ou des entreprises que des collectivités». Des sanctions pénales sont prévues à l’encontre de la publicité lumineuse, et non de la pollution lumineuse stricto sensu, ce qui amène la mission à considérer que la sanction des excès d’éclairage doit être harmonisée.

Un conseil national de la lumière

Au plan de l’éclairage public stricto sensu, la mission préconise notamment de mettre l’accent sur le remplacement des luminaires et ampoules les plus néfastes et sur l’extinction nocturne ou la sobriété de l’éclairage des sites commerciaux et industriels ainsi que celui des panneaux publicitaires lumineux. D’ici 6 ans, adieu le stock des luminaires boules, lampes à sodium (60% de l’éclairage public) et autres vapeurs de mercure (30%). La création d’un conseil national Lumière, présidé par un élu, associant les principaux acteurs concernés (collectivités, professionnels, ONG) pourrait permettre de définir des priorités d’action publique et de mettre en place un véritable suivi sur la base d’indicateurs. La concertation avec les parties prenantes et l’information du grand public sont des étapes indispensables pour réussir une sorte de transition lumineuse réussie. «La pollution lumineuse pourrait être intégrée dans la responsabilité sociétale des entreprises (RSE)», suggère le CGEDD comme levier efficace. Enfin, les outils de planification existants devront être mobilisés pour prévoir des aménagements lumineux plus sobres et moins préjudiciables à l’environnement.

 



[1] Entre 2016 et 2017, le nombre de lampes Led vendues a ainsi bondi en France de près de 46%, passant de 87 millions à 127 millions d’unités!

[2] Anses: Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail

 



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