En RDC, un cocktail explosif pour la forêt

Le 12 décembre 2014 par Alexia Tilly
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A Lisala débute le transports des grumes jusqu'à Kinshasa.
A Lisala débute le transports des grumes jusqu'à Kinshasa.
DR

47% des forêts du bassin du Congo se situent en République démocratique du Congo. Mais le pays, encore fragile après des années de guerre, peine à protéger ses forêts. Les industriels n’exploitent pas ce massif de manière durable et la croissance démographique élevée n’arrange rien, provoquant un lent grignotage du milieu forestier au profit de l’agriculture. Un cocktail explosif pour le deuxième poumon de la planète, après l’Amazonie.

Sur la route qui mène de Lisala à Bumba, dans la province de l’Equateur, des enfants en guenilles courent après la voiture, criant «Mindele! Mindele! Des blancs! Des blancs!» A chaque étape, des dizaines de gamins sortent d’un peu partout. Et le long de la route en terre, à la lisière des bois, les huttes et les maisons se succèdent. Dans cette région reculée du Congo située à plus de 1.000 kilomètres au nord de Kinshasa, cernée au sud par le fleuve Congo et au nord par la Centrafrique, la forêt recouvre plus de 80% du territoire. Pourtant, le long des axes routiers, la présence humaine est quasi continue.

Concession abandonnée

Plus loin sur la route. Toujours plus à l’est, en direction de Kisangani. Derrière une hutte en adobe, un chemin s’enfonce dans la forêt. Il longe des champs de maïs, les arbres à palme, les champs de manioc et de riz. Puis le sentier se confond avec le ruisseau et serpente à travers un bosquet d’arbres. A-t-on atteint la forêt dense tant recherchée, la zone d’exploitation? Pas encore. Le chemin débouche rapidement vers de nouveaux champs, à nouveau des cultures sur brulis et des champs de riz. Partout des paysans travaillent sous la chaleur écrasante.

Enfin s’ouvre une vaste clairière envahie par les arbustes et les grandes herbes. Au milieu des grumes abandonnées, trône un magnifique sapelli de 20 mètres de haut. Esseulé, il est le dernier rescapé de son espèce. Sur cette concession abandonnée en 2013 par la Cotrefor, société forestière ayant obtenu le permis d’exploitation, les ouvriers ont coupé tous les grands arbres, tous les plus vieux. Et même ceux situés à proximité de la rivière alors que le code forestier congolais l’interdit formellement. Selon les villageois, la compagnie aurait quitté les lieux du jour en lendemain, laissant derrière elle de nombreuses grumes.

10% des forêts exploitées de façon durable

Au total, 32 concessions forestières sont répertoriées en RDC. D’immenses territoires dont la superficie est comprise entre 1.000 et 3.000 km2. A l’heure actuelle, seuls 3 ou 4 des industriels qui gèrent ces concessions ont déposé un plan d’aménagement et ont réalisé un inventaire des espèces et des arbres sur leur concession. «Moins de 10% de la superficie des forêts en RDC est exploitée de manière durable», estime Chatham House, le think tank britannique, dans son rapport intitulé «l’exploitation illégale des forêts en RDC», publié en juillet 2014.

Qui est le premier?

Les clauses du plan d’aménagement dépendent directement du contexte écologique, des essences présentes, du sol, de la pluviométrie, etc. Or, en RDC, les données relatives à l’écologie des espèces demeurent très limitées. De plus, «une société forestière qui s’engage dans la gestion durable du massif forestier doit refermer les routes après son passage, bloquer l’accès aux routes par les populations locales, et aussi démonter les ponts qu’elle construit permettant d’accéder à la forêt, notamment pour limiter le braconnage à des fins commerciales», explique Jean-Louis Doucet, directeur du laboratoire de foresterie des régions tropicales de Gembloux en Belgique. «Bien sûr, une gestion durable est un investissement considérable. C’est s’engager sur du long terme à respecter des normes», complète l’universitaire belge. «Le label FSC est ainsi défavorable à toute exploitation dans une zone fortement peuplée.» Mais au Congo Kinshasa, il est parfois bien difficile de savoir qui, des villageois ou des forestiers, sont arrivés les premiers sur ces terres appartenant à l’Etat.

Dangereuse démographie

L’absence de gestion durable de la forêt menace l’avenir de ce poumon vert. A chaque route construite, un réseau secondaire pénètre un peu plus au cœur de la forêt. «L’ouverture des routes favorise l’entrée dans les massifs et l’installation de villageois. Or ils ne devraient pas, le code forestier l’interdit», affirme Jean-Louis Doucet. Cultures sur brûlis, ou exploitation artisanale du bois, l’impact de ces activités sur la forêt n’est pas sans conséquences.

Une vulnérabilité accentuée par la démographie galopante de l’ex-Zaïre. En 1930, le Congo belge comptait 13,5 millions d’habitants. En juillet 2011, la population était estimée à 71,7 millions. Une croissance démographique supérieure à 3% l’an qui fait de la RDC le 19e pays le plus peuplé au monde. 60% des habitants ont moins de 20 ans et 70% des Congolais vivent en zone rurale. «Il s’agit d’un cocktail explosif pour les forêts», affirme Jean-Louis Doucet. Même si le taux de déforestation reste faible, autour de 0,2% en RDC, il est le plus élevé de tous les pays du bassin du Congo.

Contrôles quasi inexistants

Pourtant la RDC a revu son code forestier, mis en place plus tardivement qu’au Cameroun, mais «une législation globalement bien faite», affirme le directeur du laboratoire de foresterie tropicale de Gembloux avant d’ajouter: «Certains forestiers respectent ce code, mais le respect dépend aussi des capacités de l’Etat à contrôler les activités des compagnies». Le problème c’est qu’en RDC, pays en guerre de 1996 à 2006, l’Etat demeure encore très fragile et les inspecteurs forestiers sont trop peu nombreux, une dizaine au total pour un pays grand comme 4 fois la France. Et tous sont basés à Kinshasa.

Si le nombre d’inspecteurs fait cruellement défaut, ceux qui officient n’ont pas les moyens de travailler: mal payés et sans moyens pour se déplacer en forêt. Il faudrait «bien les former, et bien les payer est essentiel. Ça ne sert à rien de faire une loi sur la forêt s’il n’y a pas de contrôle», explique Essylot Lubala, avocat de l’Observatoire international, un observatoire indépendant qui accompagne le ministère de l’environnement congolais dans la mise en place du code forestier. Alain Karsenty, économiste au Cirad  et spécialiste du bassin du Congo, explique: «La RDC est l’exemple même de l’Etat fragile, la corruption y est omniprésente. Le contrôle des autorités, sur plusieurs portions du territoire difficiles d’accès, reste très théorique.»

Un besoin d’infrastructures

Peu contrôlés, les forestiers qui travaillent dans ce pays encore politiquement instable exploitent la forêt dans l’urgence. Ne prenant pas la peine de refermer derrière eux les routes tracées. Surtout que les communautés villageoises sont très demandeuses de ce genre d’infrastructures. Avides de terres à cultiver, les villageois réclament souvent la construction de nouveaux axes ou l’entretien des routes déjà existantes. C’est d’ailleurs une des causes de tension permanente entre forestiers et communautés locales.

A une autre échelle, le même constat a été réalisé par une équipe de chercheurs britanniques estimant qu’au moins 25 millions de kilomètres de routes nouvelles sont prévus d'ici 2050. Or «90% des constructions de routes auront lieu dans les pays en développement», affirme l’étude publiée dans Nature le 28 août dernier. Avec pour conséquences prévisibles «une augmentation spectaculaire de la colonisation de terres et de la perturbation d'habitats naturels», ainsi qu'«une surexploitation des espèces sauvages et des ressources naturelles», affirment les scientifiques.

A commencer donc par les forêts. Et les auteurs de citer l'Amazonie ou le bassin du Congo comme étant des espaces déjà menacés. Ils estiment que dans ces zones d’une biodiversité exceptionnelle, la construction de nouvelles routes devrait être maitrisée et surtout limitée. Encore faut-il que l’Etat soit suffisamment fort pour contrôler tout développement anarchique. Assurément un défi à relever pour un pays aussi immense que la RDC.

 

 



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