En Gironde, une démoustication qui fait polémique

Le 16 avril 2014 par Romain Loury
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En Camargue, la démoustication fait aussi débat
En Camargue, la démoustication fait aussi débat
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La démoustication de 12 sites Natura 2000 en Gironde fait débat, en raison de craintes quant à une éventuelle perturbation de l’ensemble de la faune par le biopesticide BTI.

Fin janvier, la préfecture de Gironde a publié son arrêté annuel de démoustication. Au programme, 38 communes et 12 sites Natura 2000 sont visés [1]. Moyen employé, le biopesticide BTI, seul agent autorisé vis-à-vis des larves de moustiques. Dérivé des bactéries Bacillus thuringiensis var. israeliensis, les protéines qu’il contient sont ingérées par la larve de moustique, puis se transforment en toxines mortelles dans son intestin.

Si ce larvicide est heureusement bien moins toxique que ses ancêtres chimiques -ou que la deltaméthrine, seul «adulticide» autorisé, mais rarement utilisé-, le principe même de la démoustication est loin de faire l’unanimité. En témoigne la plainte adressée fin janvier à la Commission européenne par la Sepanso, qui se présente comme la «fédération régionale des associations de protection de la nature de la région Aquitaine, affiliée à France Nature Environnement (FNE)».

«Ces démoustications portent atteinte à la chaîne trophique en éliminant la biomasse représentée par les espèces de moustique (culicidés), espèces cibles, mais aussi les chironomes (chironomidés) qui constituent une source alimentaire pour les larves d’odonates, les batraciens, les alevins, les oiseaux, les chauves-souris, les araignées, le micro-zooplancton et par conséquent ont un effet sur la biodiversité qui constitue l’objectif essentiel de Natura 2000», y explique l’association.

Pas défavorable à ce que l’on démoustique à proximité des habitations, Jean-Marie Froidefond, administrateur de la Sepanso, se montre tout à fait opposé à ce qu’on le fasse dans les zones Natura 2000, où «seuls des promeneurs viennent affronter le désagrément engendré par les moustiques». Contacté par le JDLE, il invoque le «principe de précaution», estimant «évident que s’attaquer à des insectes aussi importants que les moustiques aura bien sûr des effets sur la faune».

La Camargue déjà victime du BTI?

Tel est d’ailleurs ce qui ressort des travaux menés en Camargue par la fondation privée «La Tour du Valat», un centre de recherche pour la conservation des zones humides méditerranéennes basé au Sambuc, près d’Arles. Selon ses équipes, le BTI s’attaque non seulement aux moustiques, mais aussi à leurs cousins les chironomes, insectes non piqueurs, engendrant au final de grandes perturbations sur la chaîne trophique. C’est ce qui ressort d’une étude publiée en 2010, comparant la faune de sites traités à celle de sites non traités, la démoustication par le BTI ayant été lancée en 2006.

Résumée sur le site de La Tour du Valat, une étude publiée en 2010 montre que «chez les hirondelles, la forte réduction de moustiques et de chironomes (78%) sur les sites traités se traduit par une modification du régime alimentaire des poussins, ce qui réduit leur survie. Une consommation moindre de nématocères [dont les moustiques et chironomes], de libellules, de neuroptères et d’araignées est observée sur les sites traités, parallèlement à une consommation supérieure de fourmis volantes, plus difficiles à digérer».

«La production de jeunes est réduite d’un tiers, ce qui se traduit déjà par une baisse de 62% de la taille des colonies ces dernières années. Le suivi des invertébrés dans les roselières révèlent pour sa part une réduction des disponibilités alimentaires pour les passereaux paludicoles de l'ordre de 39%, avec notamment une baisse de 58% chez les araignées», poursuit le centre de recherche.

Par ces travaux, c’est donc non seulement le BTI, vanté pour sa spécificité et sa non-toxicité, qui est remis en cause, mais aussi le principe de démoustication dans son ensemble, qui entraînerait des effets en cascade sur la faune. Or ces résultats n’ont eu aucun effet sur les autorités, déplore la chercheure Brigitte Poulin, contactée par le JDLE: les campagnes de démoustication s’y poursuivent, plébiscitées par les riverains, confrontés, il est vrai, à des nuisances estivales peu enviables.

Pour Brigitte Poulin, il existe toutefois d’autres solutions que la démoustication: tout d’abord «une meilleure gestion des milieux» en évitant les mises en eau artificielles en été, ce qui entraîne l’éclosion des œufs, ou bien, pour les particuliers, en recourant aux pièges à CO2 à côté des domiciles. Ou tout simplement en recourant à des protections aussi simples que les moustiquaires ou les produits naturels répulsifs.

Un appel de scientifiques fin 2011

Face aux craintes environnementales, neuf scientifiques, dont le président du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) Gilles Bœuf, ont appelé à l’arrêt de la démoustication en Camargue, lors d’une tribune publiée en décembre 2011 dans le quotidien Libération. Outre les répercussions sur la chaîne trophique, ils disaient y craindre une implantation plus facile du moustique tigre (Aedes albopictus), vecteur de la dengue et du chikungunya, du fait d’une élimination des moustiques indigènes, qui lui feraient concurrence. De plus, le BTI pourrait engendrer des résistances.

«Ce problème renvoie plus généralement à la nécessité d’arbitrer entre une demande de confort ou de développement économique à court terme, et la préservation des grands processus écologiques sur le long terme, processus dont dépendent les êtres humains autant que les autres espèces vivantes», concluaient les signataires de cette tribune.

Contacté par le JDLE, Laurent Lagadic, directeur de recherche à l'Inra (UMR985, Ecologie et santé des écosystèmes, Rennes), se montre pour sa part très sceptique quant aux arguments avancés, en particulier celui d’une perturbation écologique induite par le BTI. Premier point, ce biopesticide serait selon lui très spécifique, ne tuant, aux doses auxquelles il est homologué, que les larves de moustiques, et non celles de chironomes.

Publiée en 2013, l’étude qu’il a menée dans le Morbihan suggère d’ailleurs un effet plutôt neutre sur l’ensemble des espèces animales qu’il a observées. Interrogé sur les résultats opposés de l’étude camarguaise, il les explique par le choix des zones contrôles –celles non traitées par le BTI-, situées très à l’intérieur des terres, donc difficilement comparables avec les zones traitées, proches de la mer.

Laurent Lagadic se montre en revanche plus prudent quant à une formulation de BTI que l’Etablissement interdépartementale pour la démoustication du littoral atlantique (EID Atlantique, qui n’a pas souhaité répondre aux questions du JDLE) s’apprête à utiliser pour la première fois en Gironde.

Contrairement à la formulation jusqu’alors utilisée, le VectobacWG de forme «autodispersible», le VectobacG se présente sous forme de granules «dispersibles dans l’eau», qui sédimentent au fond de celle-ci. Dispersé par voie aérienne, ce dernier produit ne sera utilisé sur une seule commune (Ambarès-et-Lagrave), en raison d’une inaccessibilité par voie terrestre. Or les larves de moustiques se situent à la surface de l’eau, tandis que celles de chironomes sont au fond. L’impact sur les insectes pourrait s’en trouver modifié. D'où l'intérêt, selon Laurent Lagadic, de continuer à surveiller l'impact environnemental de ces traitements.

Sous la loi du moustique tigre

Que l’on soit favorable ou non à la démoustication, il y a peu de chances que la préfecture de Gironde revienne sur son arrêté: fin février, le département a été classé au niveau 1 défini par le plan anti-dissémination du chikungunya et de la dengue. Comprendre: Aedes albopictus est non seulement présent en Gironde, il y est désormais «implanté et actif».

Selon Jean-Marie Froidefond, «le moustique tigre constitue un excellent argument [pour les autorités], rien que son nom fait peur». «Tout cela va désormais être chapeauté par l’ARS», l’agence régionale de santé, dont les préoccupations environnementales sont pour le moins secondaires, craint-il.

Interrogé à ce sujet, Laurent Lagadic reconnaît que la présence du moustique tigre «risque de changer la donne»: «le jour où il y aura un vrai risque sanitaire, je crains que l’environnement pèse bien peu dans la balance. D’ici là, faisons en sorte de démoustiquer de la manière la plus sûre, de façon à ne pas faire n’importe quoi le jour où il faudra le faire pour des raisons de santé publique».

[1] Il s’agit des sites «Bassin d’Arcachon», «Arcachon et Banc d’Arguin», «Forêts dunaires de La Teste de Buch», «Vallées de la Grande et de la Petite Leyre», «Vallée de l’Isle de Périgueux à sa confluence avec la Dordogne», «Estuaire de la Gironde», «Marais de Bruges, de Blanquefort et de Parempuyre», «Vallée du Ciron», «Carrières de Cénac», «Marais du Bec d’Ambès», «Marais du Bas médoc», «Zones humides de l’arrière dune du littoral girondin» et «Marais du Nord Médoc».



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