En Corse, la bilharziose rôde encore

Le 13 janvier 2016 par Romain Loury
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Le Cavu, en Corse-du-Sud
Le Cavu, en Corse-du-Sud
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La bilharziose a fait au moins un nouveau cas en Corse-du-Sud au cours de l’été 2015, de nouveau chez un touriste qui s’était baigné dans la rivière Cavu. Si les origines de ce nouvel épisode échappent aux chercheurs, ceux-ci penchent pour une nouvelle contamination de la rivière par une personne s’ignorant infectée.

La nouvelle est tombée en juin 2014: au cours des étés 2011 à 2013, une douzaine de touristes étrangers avaient contracté une bilharziose (ou schistosomiase) après s’être baignés dans le Cavu, rivière de Corse-du-Sud. Or cette maladie parasitaire, la deuxième plus fréquente au monde après le paludisme, avait fait ses derniers cas européens dans les années 1960 au Portugal, et était depuis restreinte aux pays du Sud.

Le ministère de la santé avait alors lancé une campagne de dépistage, qui a permis de recenser 110 cas, dont 26 confirmés. Pour l’été 2014, la baignade avait été interdite sur deux communes concernées, Conca et Zonza. Et face à l’absence de nouveaux cas contractés en 2014, la préfecture de Corse-du-Sud a décidé, début juin 2015, de rouvrir les sites pour cet été.

Or un mois après cette décision, deux études révélaient la possibilité de cas survenus en 2014. Une situation dont les autorités étaient conscientes, mais dont elles s’étaient tirées en rappelant que ces cas n’étaient pas entièrement confirmés, du fait que le diagnostic de la bilharziose est difficile à établir.

Un cas confirmé en 2015

Publiée jeudi 7 janvier dans Eurosurveillance, bulletin du Centre européen pour la prévention et le contrôle des maladies (ECDC), une étude menée par l’équipe d’Antoine Berry, chef du service de parasitologie-mycologie du CHU de Toulouse, révèle l’existence d’un nouveau cas, cette fois-ci en 2015. Il s’agit d’un homme d’une quarantaine d’années, qui s’est baigné à deux reprises dans le Cavu, fin juillet et mi-août.

Contrairement aux cas suspects de 2014, celui-ci est bien plus certain, reposant sur un plus large faisceau d’outils diagnostiques. L’un des enfants de cet homme présentait aussi des signes suspects, et a été traité par précaution.

L’hypothèse d’un touriste habitué des lieux

Contacté par le JDLE, Antoine Berry indique que l’hypothèse la plus probable est celle d’une personne contaminée dans le Cavu lors d’un été précédent, par exemple un touriste, qui a ensuite ré-ensemencé la rivière à l’été 2015.

Les œufs du parasite, appelé Schistosoma haematobium, sont en effet excrétés par voie urinaire et éclosent dans l’eau. La larve trouve alors refuge dans un hôte intermédiaire, en l’occurrence un escargot d’eau douce, le bulin Bulinus truncatus. Le parasite le quitte sous forme de furcocercaires, prêts à contaminer d’autres baigneurs, dans le corps desquels il atteindra le stade adulte.

Auteur de l’une des deux études ayant fait état de cas contractés en 2014, Philippe Gautret, qui exerce à l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection à Marseille, estime que «le vrai problème, cela a été la réouverture de la baignade en 2015», une décision prise à la légère.

Pour Antoine Berry, les cas rapportés en 2014, dont ceux de Philippe Gautret, sont «douteux : il n’y a pas de preuve de transmission» cette année-là. «Il n’y avait donc pas d’argument pour maintenir l’interdiction de baignade, la préfecture a adopté une position raisonnable», ajoute-t-il. D’autant que ces rives du Cavu présentent une forte activité touristique estivale, avec une population décuplée en été, ce qui a probablement pesé très lourd dans la balance préfectorale.

Quelle décision pour 2016?

Que décideront les autorités pour l’été 2016? Nul ne le sait, et peut-être est-il trop tôt pour le dire. La question a de quoi embarrasser: au printemps 2015, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) avait recommandé que la baignade ne soit rouverte qu’en l’absence de contamination en 2014. C’est sur cette base que la préfecture de Corse-du-Sud avait rouvert la baignade, survolant les cas suspects.

Face à un premier cas confirmé en 2015, qui pourrait être suivi par d’autres, que fera la préfecture en 2016? Contactée mercredi 13 janvier par le JDLE, l’agence de régionale de santé (ARS) de la Corse n’était pas joignable. Pour Philippe Gautret, «c’est aux autorités de santé publique d’en décider, mais je pense que selon le principe de précaution, il faudrait suspendre la baignade: pour l’instant on va plutôt dans l’autre sens».

«Je ne sais pas ce qui sera décidé», renchérit Antoine Berry. «Il faudra d’abord mieux connaître l’ampleur des transmissions à l’homme en 2015, et déterminer s’il s’agit d’un cas isolé ou s’il y en a d’autres», ajoute-t-il. Pour autant, «une interdiction définitive serait le meilleur moyen de ne pas la faire respecter», juge le parasitologue.

Pas de réservoir animal identifié

Si l’hypothèse d’un touriste infecté lors d’un précédent été est privilégiée, les chercheurs ont exploré d’autres pistes, pour l’instant sans succès. Contacté par le JDLE, Jérôme Boissier, chercheur au laboratoire «Interactions hôtes-pathogènes-environnement» (IHPE, Perpignan) [1], s’est notamment penché sur celle d’un réservoir animal, tels que rongeurs (rats, souris) et ruminants (vaches, moutons, chèvres). A ce jour, les nombreux échantillons qu’il a analysés se sont tous révélés négatifs.

Quelles sont les chances de voir cette maladie délaisser la Corse pour de bon? «C’est une sale maladie: le parasite reste en vie tant que son hôte est vivant, et il sera excrété tant que celui-ci ira se baigner. Il y a donc de grandes chances que la maladie se maintienne. D’autant que le dépistage est très compliqué», explique Jérôme Boissier.

Le chercheur se montre en revanche rassurant sur les autres départements méditerranéens: à ce jour, Bulinus truncatus n’a pas été retrouvé dans des rivières ailleurs qu’en Corse. Il est revanche présent en Afrique et au Moyen-Orient, mais aussi en Sardaigne, en Espagne et au Portugal.

[1] Le laboratoire IHPE (unité mixte de recherche 5244) est sous tutelle des universités de Perpignan et de Montpellier, du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer). Il est le centre collaborateur de l’Organisation mondiale de la santé sur le parasite schistosome.



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