En aquaculture, réchauffement et antibiorésistance vont de pair

Le 23 avril 2020 par Romain Loury
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L'aquaculture surpasse la pêche en termes de production
L'aquaculture surpasse la pêche en termes de production
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Fortement concentrée dans les pays d’Asie du Sud-Est, l’aquaculture y constitue une source majeure d’antibiorésistance. Or ce phénomène, menace de premier ordre pour la santé publique, pourrait s’accroître avec le réchauffement climatique, révèle une étude française publiée lundi 20 avril dans Nature Communications.

Outre la médecine humaine et l’élevage, les antibiotiques sont fortement utilisés dans l’aquaculture. Là aussi, leur usage excessif favorise l’émergence de résistances à ces médicaments, progressivement moins efficaces pour traiter les maladies. L’antibiorésistance, qui fait l’objet d’alertes récurrentes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), est à l’origine de 700.000 décès par an à travers le monde.

Or le réchauffement pourrait aussi accélérer ce phénomène dans l’aquaculture, comme le révèle l’étude publiée par l’équipe de Rodolphe Gozlan, spécialiste des relations biodiversité-santé à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier (Isem[i]), et ses collègues. Pour montrer cela, les chercheurs ont mené une méta-analyse sur 460 études publiées, portant sur 11.274 isolats bactériens prélevés en aquaculture dans les 40 pays constituant 93% de la production mondiale.

L’Asie du Sud-Est, gros producteur aquacole

Selon leurs résultats, qui portent sur l’aquaculture en eau douce, 28 de ces 40 pays présentent des niveaux élevés d’antibiorésistance dans ces exploitations. Parmi eux, plusieurs pays d’Asie du Sud-Est et d’Afrique figurent parmi les plus touchés, tandis que le record revient au Mexique, à la Tunisie et à la Zambie.

Le réchauffement pourrait avoir un effet direct sur la montée de l’antibiorésistance: selon les chercheurs, pour toute hausse de +1°C de la température, la mortalité d’origine bactérienne des espèces (coquillages, crustacés, poissons) s’accroît de 3,87% à 6% en zone tempérée, et de 2,82% à 4,12% en milieu tropical. Face à cette plus grande vulnérabilité, les producteurs seront d’emblée tentés d’accroître leur recours aux antibiotiques, craignent les auteurs de l’étude.

Ces derniers montrent par ailleurs une nette corrélation entre l’indice d’antibiorésistance et la vulnérabilité climatique, mesurée par l’indice CVI (Climate Vulnerability Index) élaboré par la banque HSBC. Parmi les pays où l’antibiorésistance est élevée, et fortement exposés au réchauffement, figurent le Vietnam, le Bangladesh, l’Inde et le Pakistan.

Des antibiotiques critiques pour la santé humaine

«Le réchauffement climatique va engendrer plus de maladies dans les élevages, en particulier celles d’origine bactérienne. Les producteurs auront de plus en plus de mal à les traiter, ils vont donc utiliser toujours plus d’antibiotiques. Or ce sont souvent les mêmes que ceux utilisés pour soigner les maladies humaines», explique Rodolphe Gozlan, dernier auteur de l’étude, contacté par le JDLE. Sur 60 antibiotiques couramment utilisés en aquaculture, 40 sont considérés d’une importance élevée ou critique pour la santé humaine, selon l’OMS.

Dans ces pays d’aquaculture, «il n’y a quasiment pas de régulation des antibiotiques», constate Rodolphe Gozlan. «On s’approvisionne à la pharmacie du coin, et on utilise ce qu’on a sous la main. Et il n’y a pas de registres d’utilisation. Or les milieux aquatiques constituent un point de collecte des résidus d’antibiotiques, qu’ils proviennent des décharges, des eaux usées, des élevages de porcs et de volaille, des élevages aquacoles: les antibiotiques y sont donc en forte concentration», favorisant l’émergence de bactéries résistantes, ajoute-t-il.

Revenir à une aquaculture plus durable

Face à ce problème croissant, le chercheur préconise des pratiques plus vertueuses, par exemple l’emploi de plantes ayant des propriétés antibiotiques, comme l’ail et la papaye, qui font l’objet de travaux. Ou encore des exploitations de plus petite taille, où les poissons, en moindre densité donc moins stressés, sont moins fréquemment malades. Autre piste, la rizipisciculture, où des riziculteurs peuvent, dans leurs champs inondés, élever des poissons en densité plus faible, donc mieux portants.

Qu’en est-il de l’aquaculture en milieu marin? «On pourrait penser que les résidus d’antibiotiques se diffusent mieux [et sont donc moins concentrés], mais la problématique est la même, et il y a aussi un lien avec la température», note Rodolphe Gozlan. Selon un projet mené au Vietnam par son équipe, les niveaux d’antibiorésistance détectés dans les élevages marins sont similaires à ceux observés en eau douce.



[i] L’Isem est une unité mixte de recherche sous l’égide de l’université de Montpellier, du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), de l’Ecole pratique des hautes études 5EPHE) et de l’Institut de recherche pour le développement (IRD). L’étude a été menée en collaboration avec le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad).