Elon Musk, pollueur en chef de l’espace

Le 11 mai 2020 par Volodia Opritchnik
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Décollage de la fusée Space Heavy, de Space X.
Décollage de la fusée Space Heavy, de Space X.
SpaceX

Le créateur des voitures électriques Tesla lance des centaines de petits satellites, chaque année, pour développer l’accès à l’Internet. De quoi encombrer les orbites basses, perturber les opérations spatiales et les recherches en astronomie.

Il y a trois décennies, mon premier rédacteur en chef me commanda une enquête sur un sujet inédit (forcément). En cette année du lancement du télescope spatial Hubble (qui se révèlera être un peu myope, avant d’être opéré en 1993), on commençait à s’intéresser à ce qui est devenu un «marronnier» journalistique: les déchets dans l’espace.

Le sujet est digne d’intérêt. Durant les 60 premières années de la conquête spatiale, les terriens ont expédié 9.000 satellites sur différents types d’orbites. Pendant leur lancement, durant leur fonctionnement ou lors de leur rentrée dans l’atmosphère, ces objets produisent en continu des débris plus ou moins gros. Sans compter les outils lâchés dans le vide par les cosmonautes, lors de leurs sorties extravéhiculaires.

20.000 débris

Circulant à très grande vitesse, tous ces résidus occasionnent des dégâts à ceux qui se trouvent sur leur route. Panneaux solaires et instruments de satellites sont les plus vulnérables. En 8 ans, la station spatiale internationale a été frappée à 58 reprises par des micrométéorites et des déchets spatiaux, sans (trop) d’effets jusqu’à présent. Selon les responsables du programme que la Nasa consacre aux déchets spatiaux, la banlieue planétaire serait déjà encombrée de 20.000 débris. Cela n’est qu’un début.

Ces dernières semaines, les fusées de SpaceX ont expédié une centaine de petits satellites de télécommunication de 260 kg chacun. Au rythme de lancement actuel, cette flotte atteindra 12.000 satellites en 2025. Et la société créée par Elon Musk prévoit d’en déployer 42.000 à terme. Ainsi constitué, le réseau Starlink devrait fournir un accès à l’Internet haut débit à tous les terriens. Non sans quelques dommages collatéraux.

En expédiant cette myriade de satellites, le créateur des voitures électriques Tesla[1] augmentera immanquablement le gisement de déchets spatiaux. Six engins mis en orbite en mai 2019 sont déjà hors service. Pour éviter l’un d’entre eux, l’agence spatiale européenne (ESA) a modifié la trajectoire de son satellite Aeolus, en septembre 2019. Installés entre 340 et 1150 km d’altitude, les satellites Starlink pourraient tripler le nombre d’objets en déshérence dans notre proche banlieue spatiale, estiment trois astronomes de Institut italien d'astrophysique (Inaf). Au grand dam des opérateurs spatiaux. Mais pas seulement.

des satellites noirs d'ivoire

Lancés par groupe de 60, les engins d’Elon Musk sont particulièrement visibles depuis le sol. Régulièrement frappés par la lumière solaire, ils créent une pollution lumineuse qui agace sérieusement les astronomes. Le problème n’est d’ailleurs pas nié par la compagnie. «Pas plus que la communauté des astronomes, nous n’avons pensé à ce problème», concède la P-DG de SpaceX au site spécialisé Space News. Pour y remédier, Gwynne Shotwell envisage de peindre en noir les prochains satellites. Une solution qui peine à convaincre les adorateurs du ciel profond. Dans une vidéo, l’astrophotographe Thierry Legault montre sans peine que le prototype DarkSat tout de noir vêtu est aussi visible depuis la terre que les autres membres de la constellation Starlink.

Gênantes pour les scientifiques, les opérateurs (civils et militaires) de satellites, voire pour la poursuite de la conquête de l’espace, ces constellations artificielles risquent pourtant de se multiplier. Dans un article publié par The Conversation, les chercheurs Roland Lehoucq et François Graner rappellent que des industriels s’apprêtent à concurrencer Elon Musk jusque dans son ciel. Les groupes américains Amazon et OneWeb ou chinois Hongyan ont tous le projet de constituer des nuages de satellites concurrents de Starlink. Le tout avec la bénédiction des autorités américaines et chinoises. Contrairement à ce qu’énonce le traité onusien de 1967, le ciel ne sera bientôt plus un patrimoine commun de l’humanité.



[1] Egalement célèbre pour avoir expédié dans l’espace l’une de ses voitures en février 2018.