Electrosensibilité: des marqueurs qui n’éteignent pas la polémique

Le 11 janvier 2016 par Romain Loury
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Un rapport de l'Anses fin 2016
Un rapport de l'Anses fin 2016
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Ca y est, enfin des marqueurs sanguins de l’électrohypersensibilité: c’est une nouvelle étude du chercheur Dominique Belpomme, publiée fin 2015, qui l’affirme. Si elle ouvre quelques pistes intéressantes, l’étude souffre de failles majeures, dont celle, cruciale, d’une absence de contrôle avec des individus sains.

Publiée dans les Reviews on Environmental Health, cette étude de l’Association pour la recherche thérapeutique anticancéreuse (Artac), présidée par Dominique Belpomme, est revendiquée par ses auteurs comme la première à décrire des marqueurs sanguins de l’électrohypersensibilité aux ondes.

Un espoir pour les patients, qui souffrent d’une absence d’écoute médicale face à un mal dont les mécanismes physiologiques demeurent inconnus, et sans marqueurs biologiques détaillés à ce jour. En bref, une souffrance sans explication officielle, longtemps (et encore) prise pour un mal psychosomatique, voire psychiatrique.

Menée sur 727 patients atteints d’électrohypersensibilité ou de sensibilité chimique multiple, l’étude affirme l’existence de marqueurs sanguins, précédemment mis en évidence lors d’études chez l’animal: hausse du taux d’histamine chez 40% des patients, de la nitrotyrosine chez 28%, de la protéine S100B chez 15% [1], des anticorps anti-O-myéline chez 23%, et des protéines chaperonnes hps27 et hsp30 chez 33%. Des examens d’imagerie cérébrale suggèrent aussi une inflammation dans certaines parties du cerveau, dont le système limbique et le thalamus.

Une preuve de la maladie

Contacté par le JDLE, Philippe Irigaray, directeur des recherches scientifiques à l’Artac et co-auteur de l’étude, indique qu’une surélévation des marqueurs histamine, nitrotyrosine ou S100B est retrouvée chez 71,8% des patients électrohypersensibles et chez 75% de ceux atteints de sensibilité multiple chimique.

Selon les auteurs, les deux maladies, impliquant inflammation, stress oxydatif, réponse auto-immune et perméabilité hémato-encéphalique, sont deux formes d’une maladie liée à un même mécanisme. «Notre étude démontre qu’il y a de vrais facteurs [biologiques] à l’origine de cette maladie, que ce sont de vrais malades, et qu’il ne s’agit pas d’une maladie psychologique», commente Philippe Irigaray.

C’est aussi une étape importante pour les associations: dans un communiqué, Etienne Cendrier, porte-parole de Robin des Toits, estime que ces résultats sont «de nature à éteindre cette polémique scientifique artificielle qui ne sert que les intérêts économiques de court-terme des industriels au détriment de la santé publique».

Pourtant, et c’est un euphémisme, Dominique Belpomme, lanceur d’alerte très soutenu par les associations d’électrosensibles, n’est pas homme à faire consensus scientifique. Ou s’il le fait, c’est plus souvent contre lui qu’en sa faveur. Ce qui ne l’a pas empêché, bravant les critiques, de lever de sacrés lièvres, notamment en 2007 lors de l’affaire du pesticide chlordécone aux Antilles françaises.

L’absence de contrôles

Il n’est pas dit que la méthodologie utilisée soit très appréciée par la communauté scientifique. Sa faille majeure: l’absence de contrôles, à savoir des individus sains. Sans cela, difficile d’affirmer dans quelle mesure les chiffres avancés s’éloignent de la normale.

Contacté par le JDLE, Yves le Dréan, chercheur rennais à l’Irset [2] et spécialiste de l’effet cellulaire des ondes, estime que «l’étude ne présente pas de statistiques», et qu’«elle n’est donc pas très informative». D’autant que «beaucoup de marqueurs sont non spécifiques, par exemple l’histamine caractéristique des allergies, ou les protéines chaperonnes dans certains cancers».

Pour autant, Yves Le Dréan juge que «l’étude est intéressante d’un point de vue biologique, même si elle ne dit rien sur les relations de cause à effet. On sait très bien que ces personnes ont des problèmes de santé, mais on ne sait pas pourquoi elles les ont, et si les ondes sont responsables. Et cette étude ne montre pas que les ondes sont responsables».

Nouvelle piste pour les études de provocation?

«Ce sont juste des résultats bruts sur une population», ajoute-t-il. Malgré ses failles, l’étude ouvre des pistes intéressantes de recherche. Notamment avec les études dites «de provocation»: celles-ci consistent à installer des patients électrosensibles dans une pièce fermée, puis à les exposer ou non à des ondes. Pour l’instant, la plupart de ces études n’ont pas été concluantes, les personnes ne parvenant pas à se savoir exposées ou non. Pour Yves Le Dréan, «il serait intéressant de les reproduire en mesurant l’évolution de ces marqueurs sanguins».

L’échec des études de provocation est l’une des raisons principales du scepticisme scientifique vis-à-vis de l’électrosensibilité, et une source de colère pour les associations. «Peut-être que ce ne sont pas les ondes seules, peut-être que c’est les ondes plus quelque chose: c’est vraiment un mystère, et c’est très problématique pour ces personnes, qui souffrent. Elles n’ont pas plus de problèmes psychiatriques que la population générale: leur mal est réel», juge Yves Le Dréan.

Quid de la toxicité des ondes? «A court terme, les études montrent qu’il n’y a pas grand-chose à craindre. Mais à long terme, le doute n’est pas levé», estime le chercheur rennais. Dominique Belpomme «s’avance beaucoup trop dans ses conclusions»: «au pire, nous sommes peut-être face à un poison à très faible dose, avec de possibles effets cocktails» avec d’autres agents, conclut-il.

Entre autres travaux sur les ondes, cette étude sera au menu d’un groupe d’experts de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), qui prépare pour la fin de l’année un rapport sur la question de l’électrohypersensibilité, a-t-on appris d’une source proche du dossier.

[1] La nitrotyrosine et la protéine S100B sont des marqueurs de perméabilité de la barrière hémato-encéphalique, qui sépare le système sanguin du cerveau. Selon quelques travaux, contredits par d’autres, elle serait fragilisée chez les électrosensibles.

[2] L’Institut de recherche sur la santé, l’environnement et le travail (Irset) est sous tutelle de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), de l’université Rennes 1, de l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP) et du CHU de Rennes.



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