Electricité : les incertitudes du sénat pétries d’une certitude

Le 18 juillet 2012 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Le coût de l'électricité pourrait croître de 50% en 10 ans.
Le coût de l'électricité pourrait croître de 50% en 10 ans.

Si rien ne change, le coût de l’électricité va exploser dans les années qui viennent. Pour éviter cette catastrophe socio-énergétique, les sénateurs préconisent d’économiser l’énergie. En attendant la conférence sur la transition énergétique de l’automne.

Les politiques ont parfois tendance à se faire peur tout seul. Dit autrement, ils n’ont pas toujours le courage d’annoncer à leurs électeurs et administrés des vérités qui dérangent mais que l’on connaît depuis belle lurette. Prenez le prix de l’électricité. Voilà des années, que les experts de tous bords nous annoncent la hausse inéluctable des prix du MWh. Un sujet pourtant tabou pour les gouvernants!

A un point tel qu’on ne cesse, depuis des années, de tricoter des tarifs régulés visant à masquer aux consommateurs l’inéluctable. Ce qui au passage vaut à Paris de sérieuses remontrances de Bruxelles. Ce qui vaut aussi aux électriciens un développement de la consommation et du nombre de pointes électriques. Fort heureusement, l’ère du déni semble être révolue.

Tout commence le 31 janvier dernier. Ce jour-là, la Cour des comptes publie son très attendu rapport sur les coûts de la filière nucléaire [JDLE]. Ses principaux chiffres sont impressionnants : le coût de la construction du parc est estimé à 96 Md€. Le montant de la facture de la totalité de la filière (recherches, réacteurs en service et arrêtés, du cycle du combustible et du démantèlement de la plupart des réacteurs) est évalué à 228 Md€.

Mais ce montant est appelé à croître, rappelaient les magistrats. Pour des raisons structurelles et conjoncturelles, les coûts de construction ne cessent de grimper: 1,07 M€ le mégawatt pour les réacteurs de 900 MW, 2,06 M€/MW pour les tranches du palier N4 et probablement 3,7 M€/MW pour l’EPR. Les installations d’enrichissement du combustible et de recyclage des combustibles usés (hors MOX) ont coûté 15 Md€, dont la moitié a été réglée par les clients étrangers de Cogema-Areva. Mais certains d’entre eux, comme le Japon, l’Allemagne et la Suisse, risquent de se faire de plus en plus rares à La Hague. De quoi plomber la rentabilité de la plus grande usine de France.

Pour les coûts à venir, le flou reste de rigueur. A en croire les principaux industriels du secteur, la gestion des combustibles usés, le démantèlement des installations et la gestion à long terme des déchets radioactifs nécessiteront environ 80 milliards d’investissements. Une estimation non validée par la rue Cambon, «notamment en l’absence d’expérience réelle et comparable de démantèlement dans l’histoire», expliquait le premier président de la Cour des comptes.

Prenant prétexte de cette imprécision, le sénateur Vert Jean Desessard a obtenu, en février dernier, la création d’une commission d’enquête sur le «vrai» prix de l’électricité. Rapidement, une commission sénatoriale, composée d’élus de tous bords, s’est mise au travail. Et, malgré la vacance parlementaire, a accouché d’un pavé de plus de 400 pages, rendu public ce matin.

Sans surprise, les sénateurs relèvent quelques pépites, bien connues des observateurs. Le prix TTC du MWh tricolore est l’un des moins chers de l’UE: environ 130 euros/MWh. Soit deux fois moins qu’au Danemark. Curieusement, la France apparaît comme le pays de l’UE dont la facture d’électricité des ménages est la plus élevé: 852 euros par an, en moyenne, soit deux fois plus que la moyenne européenne. «Cela est imputable, explique Jean Desessard, non seulement à l’importance du chauffage électrique en France, mais aussi à la croissance des usages spécifiques de l’électricité.» Et de fait, les Français consomment 27% de plus d’électricité pour alimenter téléviseurs, ordinateurs personnels ou sources d’éclairage que les Allemands. Une bizarrerie mise à jour, il y a de nombreux mois, par Bernard Laponche, ancien patron de feue l’agence française pour la maîtrise de l’énergie.

On le croyait bien connu, le coût de production du courant nucléaire est, en fait, à géométrie variable. S’appuyant sur la loi NOME, le gouvernement précédent l’a fixé à 42 euros/MWh. Soit 7,5 euros de moins qu’estimé par la Cour des comptes. Mais 12,2 euros de moins (toujours selon la Cour des comptes), une fois pris en compte les investissements imposés par l’après-Fukushima. Voilà pour les certitudes.

Car, à l’instar des magistrats, les sénateurs ont aussi quelques incertitudes sur la façon d’estimer le coût à venir du kWh: quel coût pour la gestion des déchets, des matières nucléaires valorisables, la prise en compte des externalités. Le rapport ne le dit pas, mais certains de ses auteurs laissent entendre que, tout pris en compte, le MWh nucléaire pourrait flirter avec les… 75 euros. De quoi ébranler bien des certitudes et effrayer les ménages les plus modestes. Et ce n’est pas tout.

Parce qu’il faut moderniser les réseaux de transport et de distribution d’électricité, poursuivre le développement des énergies renouvelables, déployer les compteurs communicants, renforcer le parc nucléaire existant, la facture sera beaucoup plus lourde encore pour les électriciens et donc les consommateurs. «Il faudra investir 400 milliards d’euros dans le secteur électrique en 20 ans», chiffre Jean Desessard. Dit autrement, comme le faisait déjà en début d’année le président de la Commission de régulation de l’énergie [JDLE], le prix du kWh, facturé au client, devrait progresser de 49% entre 2011 et 2020.

Constructifs, les sénateurs proposent des scénarios pour tenter d’éviter le krach socio-électrique. Les membres de la commission n’ayant pas réussi à se mettre d’accord, chaque tendance a proposé le sien. Côté écolo, c’est celui de la sobriété qui est mis en avant. Au menu : abandon du nucléaire, économies d’énergies et très fort développement des énergies renouvelables. Porté par une majorité socialo-conservatrice, le scénario «intermédiaire» prévoit un allongement de la durée de vie des réacteurs nucléaires à 50 ans, un développement de l’éolien, la construction de quelques réacteurs EPR. Il apparaît, au vu des coûts connus, comme le moins cher. Moins cher en tout cas que le scénario «nucléaire nouvelle génération», dans lequel la durée de vie des réacteurs est allongée, le nombre d’EPR construit est significatif. Le tout en attendant les réacteurs de quatrième génération (des surgénérateurs).

Idéologiques, ces visions n’ont aucune chance de converger. Pour autant, le rapport du sénat est-il inutile? Pas nécessairement. Car, en reprenant à leur compte les résultats de différentes études (Cour des comptes, Négawatt, Global Chance), les élus de la chambre haute donnent un quitus politique aux deux probables résultats de la conférence sur la transition énergétique que Delphine Batho doit organiser au second semestre. D’une part, réduire la part de l’énergie nucléaire dans la production d’électricité. D’autre part, lancer une grande politique de maîtrise des consommations d’énergie. Fallait-il un troisième débat national sur l’énergie pour en arriver à cette conclusion?



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