EDF: un énergéticien à la croisée des chemins

Le 11 septembre 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
ajouter à mes dossiersRéagir à cet article
L'EPR de Flamanville, le chantier maudit.
L'EPR de Flamanville, le chantier maudit.
VLDT

EPR de Flamanville, réduction du parc nucléaire, gestion des déchets, démantèlement, les mauvaises nouvelles pleuvent sur EDF. Etat des lieux avant restructuration.

 

Toutes les nouvelles ne sont pas mauvaises pour EDF. Le 7 septembre, Xavier Ursat se félicitait du lancement réussi de la 2e tranche EPR de la centrale chinoise de Taishan. «A peine 9 mois après la mise en service du premier réacteur», précisait, dans la foulée, le directeur exécutif en charge de l’ingénierie et du nouveau nucléaire d’EDF. Il faudra s’en contenter. Car, le reste de l’actualité n’est pas rose pour l’énergéticien.

A commencer, ce mercredi 11 septembre, par l’adoption probable en seconde lecture du projet de loi énergie-climat. Porté par l’ex-ministre de la transition écologique, François de Rugy (redevenu député), ce texte impose notamment au groupe présidé par Jean-Bernard Lévy de fermer une douzaine de réacteurs d’ici à 2035. Une hérésie pour l’entreprise qui a bâti une partie de son modèle d’affaires sur l’allongement de la durée de vie (à 60 ans, si possible) de son parc nucléaire tricolore.

une centaine de milliards

Pour ce faire, l’entreprise consacrera une centaine de milliards d’euros (d’ici à 2030) à la modernisation progressive de ses 19 centrales atomiques. Cette montée en gamme se conjugue aux travaux «post-Fukushima»), ordonnés, ces dernières années, par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Voilà pour le prévisionnel.

Mais l’imprévu se charge d’animer le secteur nucléaire français. Payant la disparition de savoir-faire, de malfaçons, de fraudes, le chantier de construction du réacteur EPR de Flamanville[1] s’embourbe. Suite à l’affaire des soudures, le prototype tricolore ne devrait pas démarrer avant 2022. Soit 10 ans après la date prévue. Entretemps, le montant du devis a plus que triplé, passant de 3,5 à 11 milliards d’euros. Dérive financière qu’il faudra bien compenser.

accès aux financements

Pas simple pour une entreprise dont l’endettement atteint 33 milliards d’euros. Et sans doute plus du double en intégrant l’endettement obligataire du groupe. De quoi durcir les conditions d’accès aux marchés financiers. Ce qui a, semble-t-il été le cas pour boucler le financement de la centrale britannique de Hinkley Point C. Les deux EPR ne pourront être construits que grâce à la prise de 30 % du capital de la future centrale britannique par CGNPC, le partenaire chinois favori d’EDF.

De l’argent, il faudra pourtant bien en trouver. Pour moderniser le parc, développer les énergies renouvelables et le stockage, entamer le démantèlement des tranches condamnées par la loi énergie-climat. Or, l’entreprise va connaître quelques soubresauts dans les mois qui viennent.

plan hercule

Depuis près d’un an mois, EDF et le gouvernement réfléchissent à la session du groupe en deux entités. D’un côté, les activités coûteuses mais stratégiques: nucléaire, centrales hydroélectriques et commercialisation sur les marchés de gros. De l’autre, les réseaux (de transport avec RTE et de distribution avec Enedis), les énergies renouvelables, le commerce, les services énergétiques. Appelée à être nationalisée (ce qui coûtera 8 Md€ à l’État), la première entité serait l’actionnaire de référence de la seconde, sans exclusivité. Ce qui laisse augurer une cession d’une partie de ces actifs.

Avantages annoncés de ce Plan Hercule: la minoration du risque de faillite des activités stratégiques (ce qui facilitera le refinancement de leurs activités) et la possibilité de lever un peu d’argent frais, via la cession d’une part du capital de la filiale.

difficultés à venir

Mais les difficultés s’accumulent. Les syndicats sont vent debout contre ce qu’ils estiment être un démantèlement du service public de l’électricité. Une réunion intersyndicale est convoquée pour le 17 septembre. Les agents EDF sont appelés à cesser le travail deux jours plus tard. Un avertissement. Les centrales syndicales sont prêtes à porter l’affaire devant les tribunaux, français et européen, pour faire capoter l’opération, au nom du risque économique qu’elle ferait peser sur l’entreprise.

Framatome encore et toujours. Dans un communiqué publié mardi 10 septembre, EDF annonce que sa filiale Framatome lui a livré des composants potentiellement défectueux. Ils pourraient avoir été installé sur plusieurs générateurs de vapeur du parc nucléaire français. Le recensement est en cours, indique EDF. Framatome est déjà impliqué dans l’affaire du contrôle de qualité biaisé de pièces forgées pour EDF et d’autres industriels.

L’Europe, d’ailleurs, aura, sans doute, son mot à dire. Le dossier EDF risque d’être l’un des plus importants et des plus urgents que devra regarder la nouvelle commissaire à l’énergie, Kadri Simson. Bruxelles devra notamment donner son aval aux aides d’État (le rachat d’actions du groupe EDF par Bercy), vérifier que le nouvel EDF ne pèse pas trop lourd sur le marché français face à ses compétiteurs et que les concessions hydroélectriques seront bien mises en concurrence. Paris devra vraisemblablement faire quelques concessions sur les tarifs régulés (mal vus à Bruxelles) et sur l’accès régulé à l’électricité nucléaire historique.

quel avenir pour le recyclage?

Ce n’est pas fini. Depuis des décennies, le business model nucléaire d’EDF repose sur le retraitement. Les combustibles usés par un premier passage en réacteur sont «épurés» de leurs déchets (produits de fission, par exemple) et réutilisés pour fabriquer à nouveau du combustible. Le plutonium produit par ailleurs peut servir aussi à fabriquer du combustible, le célèbre MOX. Or, ce schéma est bancal depuis longtemps: le parc ne consomme pas tout les produits de son activité. Et les stocks de matières fissiles (uranium enrichi, plutonium) ne cessent de grossir. Ce qui coûte cher. Fin 2017, estime l’agence nationale de gestion des déchets radioactifs (Andra), EDF devait payer le stockage de plus de 30.000 tonnes d’uranium de retraitement et de 2.000 tonnes de plutonium.

pas de quatrième génération de réacteur

Adepte de l’économie circulaire, EDF imaginait mettre en service un nouveau type de réacteur, le surgénérateur, capable de consommer une bonne partie de ces «déchets radioactifs». Hélas, trois fois hélas, le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) vient de mettre un terme à son projet de recherche le plus poussé sur cette quatrième génération de réacteurs. Après avoir englouti près de 800 M€ de crédits, le CEA a stoppé la conception du réacteur Astrid, prototype de surgénérateur au sodium (comme feu Superphénix) dont le coût aurait oscillé entre 5 et 10 milliards, rappelait récemment Le Monde.

Un détail ? Pas sûr. L’abandon de cette filière «brûleuse de déchets» alourdira immanquablement le coût de gestion des déchets ultimes du cycle du combustible. Un cycle qui représente «environ 10 % du cou?t de production de l’e?lectricite? nucle?aire», rappelait la Cour des comptes dans un rapport publié début juillet.

pas assez d'exutoire

Dans une analyse, publiée ce mercredi, Greenpeace France estime que les structures imaginées pour stocker les déchets ultimes de l’industrie électronucléaire sont d’ores et déjà sous dimensionnées. «Au total, fin 2017, 315.000 tonnes d’uranium appauvri, 30.500 tonnes d’uranium de retraitement et plus de 14.000 tonnes de combustibles (UNE, MOX, URE) étaient qualifiées de matières au motif qu’elles seraient revalorisables un jour», souligne le document. Or, le plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR, actuellement soumis à débat national) ne prévoit pas d’exutoire définitif pour tous les déchets, dans la perspective du retraitement des combustibles usés et de la valorisation en surgénérateur. Qu’en sera-t-il désormais ?

rien de changé

Officiellement, pour EDF, rien de changé. Comme la loi l’y oblige, le groupe a provisionné un peu moins de 41 milliards d'euros au total, dont environ 10,5 milliards pour la gestion future du combustible usé, 11 milliards pour la gestion des déchets et 19 milliards pour la déconstruction des centrales nucléaires. «Même si notre scénario industriel est de conserver ouverte la possibilité du multirecyclage, notamment dans les réacteurs de 4e génération, dans la mesure où cette filière industrielle n'existe pas aujourd'hui et de fait a une perspective retardée, ce que nous pratiquons déjà depuis de nombreuses années c'est une traduction financière prudente qui consiste à provisionner une solution de repli qui s'appuie uniquement sur les technologies aujourd'hui disponibles », a expliqué Sylvain Granger, directeur des projets déconstruction et déchet, lors d’une conférence téléphonique.

Dans les comptes de l’entreprise, 1 milliard est déjà provisionné pour l’entreposage de longue durée des combustibles usés URE et MOX et près de 700 millions pour leur stockage définitif dans le site souterrain Cigeo, à Bure. Pas sûr que ce soit suffisant. Car, s’il est une chose qui ressortira du débat national, c’est qu’il faudra certainement revoir le projet Cigeo de l’Andra. Et à la hausse un devis arbitrairement fixé à 35 milliards par l’ancienne ministre Ségolène Royal. Ce qui pèsera mécaniquement sur les finances d’EDF.

 



[1] Les réacteurs 1 et 2 de Flamanville ont été mis sous surveillance renforcée, indique un communiqué de l’Autorité de sûreté nucléaire, datant du 11 septembre.

 



Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus