EDF fait-elle bien d’aller à l’étranger?

Le 11 mars 2016 par Valéry Laramée de Tannenberg
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EDF a été obligé d'investir dans les EPR de Taishan (Chine).
EDF a été obligé d'investir dans les EPR de Taishan (Chine).
Areva

La Cour des comptes dresse un piètre bilan de la politique internationale d’EDF. Et s’inquiète de son avenir.

«Les emmerdes, ça vole toujours en escadrille», disait parfois Jacques Chirac. Le ciel doit sacrément être encombré dans le ciel parisien de l’avenue de Wagram, siège d’EDF. Après ses déboires financiers, les retards et les surcoûts de l’EPR, son fleuron industriel, l’obligation faite à l’électricien de racheter les réacteurs d’Areva en faillite, voici que la Cour des comptes descend en flammes la stratégie internationale de l’énergéticien.
 

Dans un rapport publié jeudi 10 mars, les magistrats font le bilan des activités à l’export de l’opérateur historique pour la période 2009-2014. Engagée au début des années 1990, l’internationalisation du groupe présidé par Jean-Bernard Lévy a deux justifications essentielles: aller chercher des marchés dans des pays à forte croissance (alors que les activités d’EDF en France sont vouées, au mieux, à stagner) et maintenir les compétences techniques. Raison pour laquelle, par exemple, EDF a investi au même moment dans une station de pompage-turbinage et dans 6 centrales au charbon, en Chine.

Bilan globalement positif

Un survol du bilan de cette stratégie peut laisser croire à la pleine atteinte de ces deux objectifs. En 2014, 40% du chiffre d’affaires du groupe était réalisé hors de l’Hexagone. Un salarié sur six (soit 26.000 personnes) travaille pour une filiale située hors de France. Avec une mention particulière pour le Royaume-Uni où se concentre plus de la moitié des effectifs internationaux du groupe. Côté financier, les activités internationales (dont on peine parfois à consolider le périmètre) n’ont cessé de dégager des flux de trésorerie disponible entre 2009 et 2014, contrairement aux autres activités. La plupart des filiales ont plus apporté à l’excédent brut d’exploitation du groupe qu’elles n’ont consommé d’investissements. Mieux: la part de la dette d’EDF International dans l’endettement du groupe est passée de 38% en 2009, à 16% en 2014.

Un bilan globalement positif, pourrait-on résumer. Ce n’est pas l’avis des magistrats. Ces derniers rappellent, par exemple, que si 40% du chiffre d’affaires est réalisé hors de nos frontières[1], 25% seulement de l’excédent brut d’exploitation provient de l’empire EDF. Les trois quarts de l’activité internationale sont d’ailleurs réalisés au Royaume-Uni et en Italie. Et bon nombre de tentatives d’installations se sont soldées par de cuisants échecs.

Les EPR américains

Ainsi en est-il de l’achat, en 2008, de 49% de l’activité nucléaire de l’électricien américain Constellation; opération financière préparant le lancement d’un programme de construction de 4 à 12 EPR aux Etats-Unis. Hélas, la réussite de ce débarquement était subordonnée à l’instauration d’un prix du carbone aux Etats-Unis, d’un assouplissement de la législation interdisant à un étranger d’exploiter des centrales nucléaires américaines et de la hausse des prix de gros de l’électricité. «Trois hypothèses à tout le moins téméraires», note la Cour, qui, à ce jour, ne sont toujours pas remplies. Au total, 6,5 milliards de dollars (5,8 Md€) ont été investis en pure perte[2]. Des pertes, dont le montant exact ne sera connu qu’en… 2018.

Depuis la COP 21, EDF se présente comme le partenaire officiel d’un monde bas carbone. Ce qui ne signifie pas grand-chose, il faut bien en convenir. Et surtout pas pour EDF. Dans son rapport, la Cour des comptes rappelle que le critère discriminant d’un investissement «n’est pas la technologie de production d’électricité mais l’existence d’un contrat de long terme ou l’exposition du projet aux prix du marché. Concrètement, un projet de centrale thermique aura un taux de rentabilité exigée plus bas qu’une centrale hydraulique très exposée aux prix du marché». Cela va mieux en le disant.

EDF a dû batailler 11 longues années pour prendre le contrôle effectif de sa filiale italienne Edison, en 2012. A l’époque, il s’agissait de prendre pied dans la Botte, où la consommation d’électricité s’envolait. Avec la fin du monopole gazier en France, EDF a souhaité créer des synergies gazières avec sa filiale transalpine, pour tailler des croupières à son nouveau concurrent hexagonal: GDF Suez. Las, aucune passerelle gazière n’a été tendue au-dessus des Alpes, et les performances financières d’Edison n’ont cessé de se dégrader: les bénéfices avant intérêts, impôts, dotations aux amortissements et provisions sur immobilisations (Ebitda) chutant de plus de 40% entre 2009 et 2014, quand, dans le même temps, le chiffre d’affaires s’envolait de 39%.

De fournisseur à concurrent

Anticipant une sortie du nucléaire de l’Allemagne, EDF a vendu au bon moment sa participation (49%) dans le capital d’EnBW, le troisième électricien outre-Rhin. Le groupe français a négocié à bon prix sa sortie. Pour le moment. Après avoir pris le contrôle de son électricien, le Land du Bade-Wurtemberg a estimé l’opération trop avantageuse pour le Français et a porté l’affaire devant la Cour d’arbitrage internationale. Laquelle devrait rendre sa décision, qui n’est pas frappable d’appel, dans les prochaines semaines.

Voilà plus de deux décennies qu’EDF conte fleurette à la Chine. Dans l’esprit d’Hervé Machenaud, directeur de la branche Asie-Pacifique, il s’agit de faire adopter à l’empire du Milieu le modèle intégré nucléaire à la française: un opérateur, une technologie (française, si possible). Un premier essai a été concluant dans les années 1990: EDF a réussi à construire, à Daya Bay et Ling Ao, deux centrales (et quatre réacteurs du palier 900 mégawatts français). Depuis, EDF et Areva ont vendu deux réacteurs EPR, mais à des conditions bien différentes. L’électricien chinois, CGNPC, a convaincu son partenaire français de prendre 30% du capital de la centrale de Taishan, là où fonctionneront bientôt les deux premiers EPR de la planète! L’investissement est estimé de 2,1 à 2,7  Md€, selon les retards. «Le taux de retour sur capital, soulignent les rapporteurs, dépend du tarif de l’électricité. Or celui-ci n‘a pas été fixé.» Un détail! En attendant, la Chine poursuit l’achèvement de 24 autres réacteurs, de technologies chinoise, russe et américaine. Le rêve d’Hervé Machenaud ne s’est pas réalisé. Pis: jadis simple acheteuse de centrales clé en main, la Chine en exporte désormais.

Supplices chinois

EDF pouvait-elle ne pas déroger à sa règle voulant qu’elle n’investisse pas dans une centrale nucléaire qu’elle ne contrôle pas? Sans doute pas. Car CGNPC n’est pas n’importe quel partenaire. L’électricien du Guangdong a acquis les 4 tranches françaises dans les années 1990. Aujourd’hui, il est prêt à apporter le tiers du financement nécessaire à l’érection des deux EPR de la centrale britannique de Hinkley Point (soit 7 Md€), EDF devant régler le solde. Ce qui ne suffit pas à rassurer les magistrats: «S’il ne s’agit pas, en l’état, d’une opération encore finalisée, la complexité même du montage évoqué et surtout la façon dont il pourrait impacter la responsabilité d’EDF suffisent à susciter de fortes interrogations». Et il y a de quoi s’inquiéter. En vertu de l’accord conclu avec le gouvernement britannique, EDF est assuré de vendre les mégawattheures produits au prix astronomique de 120 €, 35 années durant. De quoi générer un taux de retour sur investissement proche de 10%. Pas si mal. Mais encore faut-il y croire. Signée de Yannick d’Esthaca, conseiller du PDG d’EDF, une note récemment publiée par Les Echos estime qu’un retard de 4 ans dans la construction des EPR anglais[3] occasionnerait un surcoût de 20%, réduisant à 7,8% le pay back. De quoi réduire à néant la rentabilité de la (grosse) filiale britannique d’EDF, EDF Energy, qui ne tient qu’à l’allongement de la durée de vie de ses anciennes centrales nucléaire.

L’électricien français a-t-il d’autres choix à l’international? Ce n’est pas évident. Malgré le développement de sa filiale EDF EN, les énergies éoliennes n’ont toujours pas intégré l’ADN du plus grand exploitant de centrale nucléaire de la planète. Très endetté, le groupe a récemment annoncé qu’il financerait désormais toute acquisition par le produit de cession d’actifs. Les participations dans l’électricien suisse Alpiq et les activités d’exploration-production d’hydrocarbures d’Edison sont particulièrement visées. Il est peu probable que leur cession suffise à financer de nouveaux investissements majeurs à l’international.

 



[1] En 2008, cette part est montée à 50%.

[2] Aucun EPR ne sera jamais construit outre-Atlantique.

[3] Soit un retard deux fois moindre que ceux constatés à Olkiluoto et à Flamanville.

 



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