Economie ou écologie? La troisième voie de Biotope

Le 05 juin 2020 par Romain Loury
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Frédéric Melki, président de Biotope
Frédéric Melki, président de Biotope

Comment préserver l’environnement sans freiner l’économie, comment dynamiser celle-ci sans détruire celui-là? Cette question devrait gagner en acuité avec la crise actuelle, qui s’annonce sévère. A la croisée des deux domaines, Frédéric Melki, président et fondateur du bureau d’études Biotope, numéro 1 européen de l’ingénierie écologique, prône la conciliation.

Quel a été l’impact du confinement sur le travail des agents de Biotope?

Cela a été une période compliquée, mais on s’en est sorti. Au début on a eu peur de ne plus pouvoir aller sur le terrain pour dresser nos inventaires de biodiversité, d’autant que ceux-ci se font principalement au printemps. Au début, il y a donc eu deux à trois semaines de flottement. Nous avons œuvré afin d’avoir l’assurance de poursuivre nos travaux de terrain, et le ministère [de la transition écologique et solidaire] a envoyé un courrier aux préfets, leur indiquant que notre activité était classée comme ‘indispensable’.

Une entreprise fondée en 1993. Biotope compte 230 salariés, dont 190 ingénieurs, docteurs et naturalistes. Spécialisé dans l’évaluation environnementale des chantiers, via des inventaires de biodiversité, ce bureau d’études œuvre aussi dans le conseil aux entreprises, aux collectivités, aux services de l’Etat et aux ONG. Si son siège est situé à Mèze (Hérault), il possède 17 agences en France et 6 à l’étranger (Chine, Gabon, Madagascar, Maroc, Belgique, Luxembourg).

Nous avons toutefois rencontré pas mal de restrictions, notamment sur des secteurs interdits comme le littoral. De plus, les agents avaient obligation d’être seuls dans leur véhicule, et ils devaient rentrer chez eux le soir, faute de trouver un hébergement sur place. Il y aura certainement une perte  de chiffre d’affaires cette année, mais comme notre carnet de commande est plein, et que nous avons reçu des aides publiques, cela devrait aller.

A plus long terme, la crise économique qui se profile pourrait-elle avoir des effets négatifs sur l’entreprise?

A moyen terme, nous subirons la crise économique comme tout le monde. S’il y a moins de travaux publics, moins d’investissements, nous en subirons les conséquences car nous sommes liés à la filière du BTP, à celle des énergies renouvelables, etc. Le côté positif, c’est que cette crise gravissime va accroître l’intérêt de mieux prendre en compte la biodiversité. Sur le long terme, je pense donc que les effets seront favorables.

A moins que la crise économique qui se profile n’incite au contraire les autorités à alléger le droit de l’environnement!

C’est d’ailleurs le sens du décret du 8 avril 2020, qui prévoit que les préfets peuvent déroger aux normes environnementales, ou ayant trait à l’agriculture et à la forêt, ce qui leur permet de s’asseoir sur le droit de l’environnement. Ce texte comporte toutefois un important garde-fou, car il indique que la dérogation doit être «compatible avec les engagements européens et internationaux de la France». Or le droit français de l’environnement trouve son origine dans la réglementation européenne. Le préfet fera peut-être ce qu’il voudra, mais il prendra le risque de recours en justice.

Je ne suis pas contre l’allègement de la bureaucratie. Je pense qu’on peut arriver à faire sauter certains verrous, tout en maintenant un niveau élevé de protection de l’environnement. Celle-ci n’a d’ailleurs rien de bureaucratique: ce sont des mesures concrètes, de restauration de la nature. La bureaucratie consiste à consacrer beaucoup de temps à autoriser un projet, avec des recours à n’en plus finir.

C’est d’ailleurs l’un des problèmes qu’on rencontre avec les autorisations environnementales: les pratiques sont très différentes selon les préfectures, selon les Dreal[i]. Le confinement l’a montré: face à cette situation, certaines font montre d’un grand manque de souplesse, alors que d’autres sont prêtes à faire passer les dossiers sans inventaire de la biodiversité. Il est urgent de mettre en place une doctrine nationale sur ces questions, afin d’éliminer les lenteurs bureaucratiques, tout en renforçant les précautions environnementales sur les projets.

L’environnement ne risque-t-il pas, une fois de plus, de sortir perdant des batailles économiques qui s’annoncent ?

Il va en effet y avoir des combats terribles. A Biotope, nous sommes impliqués aussi bien dans la protection de la nature que dans l’économie. Il va falloir apprendre à mieux concilier les deux. Mais du côté de la biodiversité, il existe de nombreux signaux encourageants: tout d’abord, le Green New Deal européen, qui est un plan très ambitieux, et qui constitue un grand pas en avant pour la biodiversité. De plus cette crise aura contribué à remettre la biodiversité au même niveau que le changement climatique. La société commence à comprendre que le sujet n’est pas seulement le réchauffement, mais aussi la crise de la biodiversité et ses conséquences, telles que les maladies émergentes et les ravageurs.


[i] Directions régionales de l’environnement, de l’aménagement et du logement