Eau douce: beaucoup de mâles pour peu de bien

Le 04 mars 2015 par Romain Loury
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Il ne fait pas bon, dans certaines eaux, d'être un poisson-zèbre.
Il ne fait pas bon, dans certaines eaux, d'être un poisson-zèbre.
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Perturbateurs endocriniens, mais aussi réchauffement climatique et dégradation de l’habitat: pour les poissons d’eau douce, les facteurs responsables de masculinisation ne manquent pas. Au risque, d’ici la fin du siècle, de rendre quasi-impossible toute reproduction, révèle une étude publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences.

On le savait déjà: les perturbateurs endocriniens relargués dans l’eau douce, dont plus de 800 sont recensés, modifient le ratio mâle/femelle chez les poissons d’eau douce, dans un sens ou dans l’autre selon leur mode d’action. Or ces substances ne sont pas les seules à affecter l’équilibre des sexes: comme les reptiles et certains amphibiens, la répartition mâle/femelle chez les poissons dépend de la température, avec plus de mâles lorsque le mercure s’élève.

L’effet conjugué de ces divers facteurs n’a pourtant été que peu étudié, rappelle l’équipe de Charles Tyler, biologiste à l’université d’Exeter (Royaume-Uni). Dans leur étude menée chez le poisson-zèbre, modèle génétique de laboratoire que l’on retrouve dans les étangs d’Inde et du Bangladesh, les chercheurs suggèrent l’imminence du désastre, celle d’une reproduction bien improbable d’ici la fin du siècle.

Pied d’athlète contre nageoire

L’équipe a étudié le clotrimazole, utilisé chez l’homme dans le traitement des mycoses. Particularité de ce médicament, il inhibe l’aromatase, enzyme impliquée dans la production d’œstrogènes, des hormones féminines. Résultat: les poissons baignant dans une eau trop contaminée en clotrimazole présentent un taux anormal de mâles par rapport aux femelles.

En conditions normales, c’est-à-dire à une température de 28°C et sans clotrimazole, seuls 45% des poissons sont mâles. Mais elle s’élève à 50% dès que la température grimpe à 33°C, à 60% en présence de clotrimazole, voire à près de 80% lorsque les deux facteurs sont réunis.

Et ce n’est pas tout, car un autre facteur pourrait aggraver le phénomène: l’isolement des populations, réduites à de petits effectifs qui poussent à la consanguinité. Outre le fait qu’elle rend les individus moins robustes, la reproduction intrafamiliale homogénéise le fond génétique, rendant les petits groupes moins résistants à toute perturbation du milieu.

Jusqu’à 97% de mâles

Dans les groupes consanguins baignant dans une eau à 33°C, le taux de mâles atteint ainsi 97% lorsque le clotrimazole atteint la concentration de 10 microgrammes par litre d’eau, et 80% lorsqu’elle n’est que de 2 µg/L [1].

Or les étangs indiens où vit le poisson-zèbre ne contiennent le plus souvent qu’une centaine d’individus, loin des 500 individus nécessaires à l’expansion du groupe. Ce qui rend l’espèce très dépendante de la mousson qui, par les inondations qu’elle entraîne, met en contact les diverses populations. Et avec le réchauffement climatique, il y a fort à craindre que la mousson indienne devienne un jour un lointain souvenir.

Ici appliqué au poisson, le concept de la «multifactorialité» est désormais bien connu pour d’autres espèces. Notamment les amphibiens, dont le déclin mondial découle aussi bien de maladies, de la pollution chimique, du réchauffement que de la destruction de leur habitat. Même constat pour les insectes pollinisateurs, dont les abeilles, confrontés aux maladies parasitaires, au réchauffement, à la raréfaction des fleurs qu’ils préfèrent, aux pesticides néonicotinoïdes… et à la frilosité des politiques.

 

[1] Dans la réalité, la concentration du clotrimazole est bien plus faible: selon les rares analyses menées dans des rivières européennes, elle serait de l’ordre de 0,1 µg/L, soit au moins 20 fois plus faible que celle testée par les chercheurs. Mais l’eau douce contient bien d’autres perturbateurs endocriniens.



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