Dominique Bourg: «une relance classique ne nous fera pas sortir de la crise»

Le 19 avril 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Dominique Bourg publie une esquisse de projet de société.
Dominique Bourg publie une esquisse de projet de société.
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Le confinement est source d’inspiration. Après les plateformes participatives, les tentatives de relance de projets de société perdus, les débats parlementaires et les actions de lobbying, au tour du philosophe. Avec 6 co-auteurs , Dominique Bourg publie une esquisse de projet de société post-Covid. L’occasion pour le professeur à l’Université de Lausanne en retraite, de revenir dans le jeu politique, un an après son échec aux Européennes de 2019. Entretien critique avec le philosophe de l'écologie.

Mises en ligne il y a quelques jours, Les propositions pour un retour sur Terre sont d’abord un réquisitoire contre la gouvernance actuelle et ses conséquences actuelles et à venir pour la société et l’environnement. «C’est effrayant, notre gouvernement n’a rien fait pour prévenir l’épidémie avant de voir la mort déferler sur l’Italie. En Europe, aux Etats-Unis, au Brésil, nous sommes dirigés par des idéologues qui n’apprennent rien de leurs erreurs. Pour sortir de la crise, tous veulent appliquer des recettes économiques éculées, basées sur une hausse de l’endettement des Etats; une dette que l’on fera payer au peuple par la suite, alors que nous avons rien fait d’autre que de faire tourner la planche à billets», nous indique Dominique Bourg.

ne plus faciliter l'expansion des maladies vectorielles

Pas convaincu par la réponse monétaire choisie par l’administration d’Emmanuel Macron et le parlement, Dominique Bourg? C’est un euphémisme. «En quoi la relance par la consommation de la machine économique telle qu’elle existait réduira-t-elle nos impacts sur le climat et la biodiversité? Si nous reprenons les rythmes qui étaient encore les nôtres au début de l’année, le réchauffement atteindra les 2 °C dès 2040 et les milieux naturels continueront de reculer sous l’asphalte. En détruisant la biodiversité sauvage comme la diversité génétique des espèces domestiques, nous déstabilisons les équilibres entre populations et facilitons la circulation des pathogènes. A quoi s’ajoutent aussi les effets du dérèglement climatique favorisant l’expansion des maladies infectieuses vectorielles comme le Chikungunya ou le virus Zika», rappelle l’ex-vice-président de la fondation Nicolas Hulot.

L’institutionnel, l’autre réforme. L’économique n’est pas tout. L’organisation de l’Etat devra être revue de fond en comble pour assurer et pérenniser la transformation sociétale voulue par les 7 auteurs. Le parlement se verrait doter d’une troisième chambre, chargée de réfléchir au temps long et à la complexité. Elle aurait la possibilité de rejeter des textes jugés non durables. Révisée, la constitution impose à l’exécutif des critères de durabilité forte de l’action publique. Le sénat serait transformée en une assemblée des bio-régions. L’ancienne chambre haute aurait notamment la haute main sur «l’adaptation aux réalités de chaque territoire des normes régissant l’activité.»

L’ancien professeur de philo à l’université de Lausanne ne croit pas «en un retour à la normale». «La vitesse du réchauffement a doublé. Avec des conséquences que l’on observe déjà, comme les méga-feux californiens ou les températures extrêmes de l’été australien qui ont réduit de 66% les rendements de sorgho et de riz. Nous sommes entrés en fanfare dans un monde nouveau où les crises économiques, sanitaires, environnementales se succèderont sans fin. Des crises dont nous ne sortirons pas, encore une fois, avec une relance classique», commente le co-auteur du Dictionnaire de la pensée écologique[1].  

un ralentissement structurel

Malgré ce terrible tableau, l’ancien partenaire politique de Delphine Batho reste persuadé qu’un monde meilleur est possible. A condition de réduire nos consommations : seule solution pour alléger notre empreinte écologique. «A la place d’un retour fulgurant à la croissance, il conviendrait de décélérer brutalement — et à long terme — nos consommations d’énergie, et indirectement nos consommations tout court. La pandémie nous a montré qu’un court ralentissement global était possible, mais l’effort de ralentissement qui suivra sera bien plus difficile qu’un arrêt momentané des activités. Il devra être structurel», annoncent Dominique Bourg et ses co-auteurs.

Les 7 samouraïs de la transition écologique proposent 18 mesures plus ou moins radicales pour «métamorphoser les modes de vie des pays les plus riches». L’occasion de recycler des vieilles idées comme la prise en compte d’indicateurs du bien-être (Stiglitz) en lieu et place du seul PIB. Les auteurs recommandent aussi une relocalisation maximale de l’activité «via un protectionnisme coordonné et coopératif au niveau international.» Un dispositif qui pourrait ressembler au projet européen de taxe carbone aux frontières.

quotas individuels

Plus radicale, en revanche, est l’idée d’instaurer des quotas individuels d’énergie et de matière. «Il n’y a pas d’autre méthode efficace si l’on veut réduire de moitié nos émissions en 10 ans», soutient Dominique Bourg. Son efficacité supposée repose sur trois principes. D’une part, la mise en œuvre d’une fiscalité modulant l’impôt sur le revenu en fonction de la consommation d’énergie et de ressources (et donc d’émissions) de chacun. D’autre part, l’arrêt du subventionnement public de la consommation d’énergies fossiles. Ces plafonnements de consommation seraient imposés non par l’Etat mais par référendums. «Ce n’est pas pour rien que je vis en Suisse», s’amuse le philosophe.

Le concept de quotas carbone individuels n’est pas neuf. Le gouvernement britannique de Tony Blair a très sérieusement envisagé sa mise en œuvre au début de la précédente décennie, rappelle la chercheuse Mathilde Szuba (Science Po Lille). Un projet de loi sur l’instauration d’une carte carbone fut même déposé à la Chambre des communes en 2004.

annulation de la dette

Moins iconoclaste: l’annulation de la dette[2]. Les auteurs préconisent que l’Etat français cesse de payer les intérêts de la dette publique cumulés depuis 1974. «L’essentiel (70%) de la dette française serait ainsi purement et simplement effacé.» Reste à savoir comment régiront les investisseurs internationaux qui détiennent les deux tiers des obligations émises par Bercy? Pour réduire les risques de tangage financier, Dominique Bourg et ses acolytes proposent de nationaliser la Banque de France et la totalité du secteur bancaire tricolore.

Ce qui signerait sans doute aussi la fin du système monétaire européen, voire de la monnaie unique. La dette publique serait probablement appelée à connaître de nouveaux sommets (115% à la fin de cette année), avec l’instauration d’un revenu de transition écologique, rémunérant les personnes ayant des activités orientées vers l’écologie et le lien social : artisanat, low-tech, agroécologie, permaculture.

Agriculture, justement, avec l’instauration d’un «modèle agricole à très haute productivité par unité de surface et à faible productivité par unité de travail». Dit autrement, il s’agit d’abandonner l’utilisation de l’énergie fossile et des pesticides de synthèse et l’introduction massive des principes de l’agro-foresterie. De quoi fournir de sérieux sujets de discussions aux négociateurs de la prochaine politique agricole commune.

En modifiant la fiscalité foncière, les auteurs espère aussi pouvoir réaménager le territoire autour de métropoles de 300.000 habitants. Une façon de réduire la demande de transport et de rapprocher les consommateurs des producteurs, espèrent-ils. Rationnement individuel du carbone oblige, se déplacer ne serait plus possible qu’en transports collectifs. Fort heureusement, le projet de Dominique Bourg et de ses co-auteurs prévoit le renforcement de cette offre. Et il en faudra des bus, des taxis, des trains, et des tramways pour se substituer à 39 millions de voitures en circulation.

 

 


[1] Dictionnaire de la pensée écologique, Alain Papaux, Dominique Bourg, Presses universitaires de France, 2015.

[2] Avant la crise, l’Etat émettait pour 20 milliards d’euros d’obligations chaque mois.