Des murs contre la peste porcine africaine?

Le 28 mars 2018 par Marine Jobert
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Près de 500.000 sangliers en France.
Près de 500.000 sangliers en France.

La Pologne et le Danemark annoncent vouloir ériger des murs pour contrer l’avancée de la peste porcine africaine, un virus redoutable pour les élevages de porcs, que véhiculent les sangliers. Une solution qui laisse dubitatifs les spécialistes français, sur le qui-vive face à une arrivée de la maladie sur notre territoire.

Quelques individus, couchés près d’un point d’eau vers lequel la fièvre les aura guidés pour, dans un dernier effort avant de succomber, étancher leur soif ardente. C’est le scénario épouvante, celui pour lequel tous les services concernés de l’Etat rodent régulièrement leur plan d’urgence à coup d’exercices d’entraînement. Leur crainte: l’irruption de la peste porcine africaine (PPA) chez les sangliers français -une maladie non transmissible à l’homme- et sa propagation aux élevages porcins. Car le risque est réel. «C’est le sujet sanitaire du moment», confirme Anne Van De Wiele, inspectrice en chef de la santé publique vétérinaire au ministère de l’agriculture. Détecté pour la première fois sur le sol européen en 2012, le virus a fait son chemin depuis l’Ukraine en passant par la Russie, avant d’être à nouveau détecté en 2014 en Lituanie, en Lettonie et en Pologne, puis en 2017 en République tchèque et en Roumanie. En janvier 2018, 759 cas d’infection ont été déclarés en Europe de l’Est, contre 304 l’année précédente.

Des murs en Pologne et au Danemark

Pour stabiliser le front sanitaire, Varsovie vient d’annoncer une mesure-choc: la construction d’un mur de 1.200 kilomètres à sa frontière orientale. Le Danemark, indemne de toute maladie, lui a emboîté le pas. Grand exportateur de viande de porc de l’Union européenne, le royaume veut ériger une barrière le long de sa frontière avec l’Allemagne.

Plaques hémorragiques

En France, ce sont les chasseurs, dont certains sont formés pour examiner les carcasses, qui sont à l’avant-garde de la surveillance. «Quand ils ouvrent la carcasse et voient de grosses plaques rouges, ces plaques hémorragiques typiques de la peste porcine, ils l’envoient en analyse, raconte Anne Van De Wiele. De toutes façons, ils n’ont pas envie de la manger.» Obligatoires quand le gibier est destiné à la consommation, ces inspections sont très recommandées en cas de suspicion. Sans mauvaise nouvelle, jusqu’à présent. «Nous voulons des suspicions négatives, ce qui nous permet de vérifier la réactivité des chasseurs et des agents de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) dans le cadre du réseau Sagir[1] et/ou de l'examen initial de la venaison», explique celle qui a été détachée auprès de l’office pour l’aider à monter en puissance en matière de police sanitaire.

Des barrières franchissables

Eriger une clôture contre la peste porcine a-t-il du sens? A l’ONCFS, on est plus que circonspect… «Cela va dépendre du type de barrière», détaille Eric Baubet, le chef de l’équipe ‘Expertise et gestion de la faune’ à l’ONCFS, qui se fonde sur les résultats obtenus avec des barrières électroniques et des grillages. Les premières, temporaires, visent à limiter les dégâts aux cultures. «Les fils électriques repoussent pas mal d’animaux, concède le docteur en biologie, mais ils ne sont pas infranchissables et des sangliers très motivés arrivent à les franchir.» Les seconds, installés pour dissuader les ongulés de brouter les jeunes plants d’arbre, notamment au bord des routes, «n’empêchent pas les collisions avec les voitures, note Eric Baubet. Au mieux, ces deux systèmes ralentissent ou détournent les animaux, mais ce ne sont pas des murs infranchissables.»

Mauvais pour la faune sauvage

La Pologne envisage une clôture en acier de 2 mètres de haut, en partie enfouie dans le sol pour contrer les tentatives de creusement des animaux. Plus raisonnable, le Danemark envisage une barrière végétale de 1,5 m de hauteur. Des ouvertures seront évidemment pratiquées tout le long de ces nouvelles frontières, mais les exemples récents de murs -30.000 km clôturés pour le seul continent eurasien- ont démontré les dangers qu’ils constituent pour la faune sauvage. Non seulement parce que les barbelés qui jalonnent certains d’entre eux constituent un piège mortel, mais aussi parce qu’ils empêchent le déplacement des animaux et morcèlent les populations. Sans compter que la Pologne, elle, n’est pas indemne de la maladie. «Tout ce que la clôture pourrait faire, c’est de garder la maladie à l’intérieur de nos propres frontières», a déclaré au Telegraph Tomasz Podgorski, expert à l’Institut de recherche sur les mammifères de l’Académie des sciences en Pologne.

Le jambon-beurre, ennemi n°1

Surtout, ces murs méconnaissent totalement le danger numéro 1 pour la propagation de la maladie: l’homme. «Parce qu’il peut provenir d’une zone infectée, on peut considérer que le jambon ukrainien, ou lituanien, ou polonais, est très dangereux, détaille Anne Van De Wiele. Pas pour l’homme, mais parce que, s’il est jeté dans la nature, il risque d’être consommé par des suidés et de les contaminer.» C’est ainsi que la PPA est entrée, dans les années 1960, au Portugal, qui a mis 30 ans à s’en débarrasser. Des panneaux traduits en plusieurs langues invitent les chauffeurs routiers venus des pays de l’Est avec leur casse-croûte à utiliser des poubelles hermétiques pour se débarrasser de leurs déchets. Si la propagation géographique arrive en deuxième position dans la liste des menaces, l’introduction d’animaux vivants arrive en troisième position. L’Union européenne a certes interdit toute importation depuis les zones à risque, «mais il peut y avoir des fraudes, et des sangliers porteurs peuvent se déplacer vers des zones indemnes», constate Anne Van De Wiele. Enfin, le virus peut se faire passager clandestin, tapi dans les sculptures d’une roue de camion ou caché dans du foin. «Il est moins efficace, mais il peut vivre ainsi quelques heures», précise la vétérinaire.

Maintenir le plein air

«Cette idée de mur, c’est une façon de détourner l’attention en disant que c’est la faute des animaux», regrette Eric Baubet, conscient que les propagations les plus importantes ont été jusqu’ici le fait de comportements humains, comme c’est aussi le cas pour la tuberculose bovine. La France, elle, déploie ses efforts vers la biosécurité des élevages, tout en maintenant une activité plein air, «pour que les conditions d’élevage des animaux ne soient pas trop dégradées en raison de ce qui relève aujourd'hui d'une hypothèse», conclut Anne Van De Wiele.



[1] Il s’agit d’un réseau de surveillance épidémiologique des oiseaux et des mammifères sauvages terrestres en France, fondée sur un partenariat constant entre les fédérations des chasseurs et l’Oncfs, créé en 1955.

 



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