Des farines animales gorgées d’antibiotiques

Le 11 avril 2012 par Romain Loury
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Des farines de plumes contaminées aux antibio.
Des farines de plumes contaminées aux antibio.
FAO

Les farines de plumes utilisées pour l’alimentation animale recèlent plusieurs antibiotiques, dont certains interdits depuis plusieurs années, révèle une équipe américaine dans la revue Environmental Science & Technology.

Produites à partir de plumes issues d’abattoirs, ces farines animales sont avant tout utilisées comme engrais, mais aussi dans l’alimentation des porcs, de la volaille et des poissons d’élevage. Provenant d’animaux sains, ces sous-produits de catégorie 3 [1] ne posent a priori aucun risque microbiologique pour la santé animale ou humaine.

Il existe pourtant bien un risque sanitaire, celui de l’antibiorésistance, suggère l’étude publiée par David Love, de l’université Johns Hopkins de Baltimore (Maryland), et ses collègues. Car malgré les traitements que subissent les plumes –hydrolyse, stérilisation par chauffage sous pression–, les farines conservent des traces élevées de plusieurs antibiotiques et autres médicaments.

Sur les 12 farines commerciales analysées, toutes présentaient de 2 à 10 antibiotiques différents, le maximum étant atteint par les 2 seuls produits étrangers, d’origine chinoise. Les sulfonamides étaient les plus souvent présents, suivis des macrolides et des fluoroquinolones, à des niveaux suffisants pour bloquer la réplication bactérienne.

Une découverte surprenante pour les chercheurs : présentes dans 8 des 12 farines, les fluoroquinolones sont, depuis 2005, interdites d’utilisation pour les volailles. Une décision prise par la Food and Drug Administration (FDA) afin d’enrayer la hausse d’antibiorésistance de Campylobacter chez le poulet.

«Soit l’interdiction n’est pas respectée, soit [les fluoroquinolones] proviennent d’ailleurs, par exemple d’une contamination accidentelle d’aliments pour volailles par des produits destinés au bétail», expliquent les chercheurs.

Ces antibiotiques seront alors ingérés par les volailles nourries avec ces farines, créant «un cycle de réexposition» à des produits pourtant bannis. «Cette contamination non intentionnelle pourrait expliquer pourquoi les Campylobacter résistants aux fluoroquinolones persistent dans le poulet et leurs produits dérivés, une demi-décennie après leur interdiction», ajoutent les auteurs.

Au-delà des antibiotiques, les chercheurs ont retrouvé de la caféine [2], ainsi que des traces du fongicide thiabendazole, du somnifère diphénhydramine, de paracétamol et de fluoxétine, principe actif de l’antidépresseur Prozac. Des produits utilisés contre la fièvre ou le stress.

«Nous pensons fortement que la FDA devrait mieux surveiller les molécules qui parviennent dans l’alimentation animale», commente l’un des co-auteurs de l’étude, Keeve Nachman, dans un communiqué de l’université Johns Hopkins. «Nous accordons très peu de confiance à la capacité d’autorégulation de l’industrie en la matière», ajoute-t-il. Une critique en règle de la FDA, qui, malgré plusieurs pétitions, se refuse à toute politique contraignante (voir le JDLE).

«En retardant des mesures nécessaires à la sécurité des Américains, la FDA continue à ne pas agir dans l’intérêt de la santé publique», tonne la congressiste démocrate Louise Slaughter (New York) dans un courrier adressé à l’agence. «Aujourd’hui, les infections résistantes aux antibiotiques tuent plus d’Américains que le sida : c’est simplement inacceptabl », ajoute-t-elle.

Du côté européen, le risque semble plus éloigné: contrairement aux Etats-Unis, l’UE interdit, depuis 2006, l’usage des antibiotiques comme promoteurs de croissance. Quant aux farines américaines, la majorité sont consommées dans le pays, les autres étant exportées dans huit pays non européens (Indonésie, Canada, Honduras, Taïwan, etc.).

En France, les farines de plume sont principalement utilisées dans l’aquaculture, mais à faible niveau. Selon le Conseil national de l’alimentation (CNA), qui prône le retour des protéines animales transformées (PAT), le pays en produit 17.000 tonnes par an, dont seulement 300 utilisées par les aquaculteurs français, le reste étant exporté.

Reflétant la méfiance générale vis-à-vis des farines animales, ce niveau «très faible» est lié aux «contraintes imposées par la grande distribution dans ses cahiers des charges», explique le CNA dans un avis publié en décembre.

[1] La législation européenne distingue les sous-produits animaux de catégorie 1 (issues de cadavres d’animaux, avec un risque prion ou de contaminants environnementaux), de catégorie 2 (risque microbiologique) et de catégorie 3 (animaux sains, sans risque spécifique). Seuls ces derniers sont désormais autorisés pour la fabrication de farines animales.

[2] A l’origine de la présence de caféine, la pulpe de café et la poudre de thé vert utilisés dans l’alimentation animale.



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