Des conflits d’intérêt gangrènent l’évaluation des effets des pesticides

Le 05 février 2014 par Marine Jobert
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Epandage de pesticides dans les champs.
Epandage de pesticides dans les champs.
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Eviter à tout prix que les effets cumulés des différents pesticides que nous avalons, respirons et buvons chaque jour soient, un jour, évalués de concert. C’est la mission indéfectible que se sont fixé depuis l’adoption en 1996 par les Etats-Unis d’une réglementation en ce sens, les représentants européens de l’industrie agro-alimentaire. En 2005, l’Union révise pourtant la directive sur les résidus de pesticides et opte pour une recommandation qui rend obligatoire l’évaluation des risques cumulés pour les aliments, sous réserve de l’établissement de méthodes ad hoc. Presque 10 ans plus tard, et en dépit de quantité de réunions, colloques et rapports en tous sens, tant à l’agence européenne de sécurité alimentaire (Efsa) qu’à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ou à l’OCDE, la controverse sur la réalité même d’effets cumulés des pesticides a été savamment entretenue. L’adoption d’une méthode harmonisée est devenue une chimère et l’on continue à évaluer les risques des pesticides, produit par produit.

 

C’est donc une opération menée de main de maître que dénonce aujourd’hui le Pesticides Action Network Europe[1]. La coalition d’ONG a calculé que la moitié des experts référents de l’Efsa sur les pesticides (panel PPR) entretiennent des liens forts avec l’industrie, tout comme les trois quarts de ceux conseillant l’OMS sur le même sujet. Le rapport est en ligne.

 

En épluchant les (trop rares) publications scientifiques de ceux qui ont eu à se prononcer sur ce sujet, en examinant leurs liens (ou ceux de leurs co-auteurs) avec le lobby de l’agro-alimentaire, en décortiquant leur déclaration d’intérêt (et surtout leurs oublis), l’ONG met en lumière un monde de connivences et d’incompétences généreusement entretenu par l’industrie. Au sein des 27 experts de l’Efsa dont le pedigree a été scruté, 22% seulement sont des chercheurs actifs dans les domaines sur lesquels leurs vues sont sollicitées. Et les autres? Certains sont de hauts fonctionnaires issus d’autorités sanitaires, d’autres des universitaires qui bénéficient de financements des entreprises dont ils sont chargés d’évaluer les produits. Une poignée sont d’anciens scientifiques en retraite.

 

Résultat, les vues de l’industrie sur l’évaluation des effets cumulés des pesticides ont jusqu’ici prévalu. A savoir, comme l’explique Pan Europe, que l’évaluation des risques cumulés soit envisagée uniquement quand les mécanismes d’action des molécules étudiées sont strictement identiques, ce qui exclut de facto la plupart des pesticides. En 2011, la direction générale de la santé et du consommateur de la Commission a secoué l’édifice. Et en 2012, l’Efsa rénovait les critères de sélection de son panel d’experts. Avec des effets mitigés quant aux conflits d’intérêt, comme le révélait récemment une enquête menée par l’ONG Corporate European Observatory selon laquelle, sur les 209 experts chargés d’examiner les données fournies par les industriels au sein de l’agence européenne, 122 (soit 58%) entretiennent des liens avec le secteur commercial.

 

Cette intervention n’a pas empêché l’industrie de lancer un programme scientifique appelé Acropolis[2], en partie financé sur des fonds européens et par le groupe de l’agro-alimentaire Freshel. Objectifs: développer de nouveaux systèmes de mesures, tests et outils pour l’industrie et les autorités de régulation «pour prouver que les pesticides sont inoffensifs». Des outils tant attendus par l’UE pour évaluer, enfin, les effets cumulés des pesticides dans l’alimentation…

 

«Les décisions politiques sont inversées par des fonctionnaires et des agents infiltrés de l'industrie, ont réagi Pan Europe et Générations futures. L'OMS et l'Efsa doivent renforcer leur politique de prévention des conflits d'intérêt [et] créer une unité avec un ‘responsable de l’intégrité scientifique’, (à l’image de ce qu’a fait l’agence de protection de l’environnement américaine), pour empêcher les infiltrations et les pressions injustes de quelque côté que ce soit et créer dans le personnel et les panels une culture de l'intégrité scientifique et de la professionnalisation.»

 

Les 10 et 11 décembre 2013, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) organisait, en collaboration avec ses homologues allemande et danoise, un colloque international intitulé «Exposition aux mélanges de substances chimiques: quels défis pour la recherche et l’évaluation des risques?». Aucune de ces trois agences n’a apporté son concours au programme Acropolis. A cette occasion, Gérard Lasfargues, le directeur général adjoint de l’Anses, était revenu pour Le Journal de l’Environnement sur la délicate problématique de l’exposition des populations à plusieurs substances chimiques, et sur l’émergence de la prise en compte, tant du point de vue scientifique que règlementaire, de leurs effets cocktails.

 

 

 



[1] Il s’agit d’une coalition mondiale de 600 organisations, dans une soixantaine de pays, impliquées dans la question des effets des pesticides.

[2] Aggregate and Cumulative Risk Of Pesticides: an On-Line Integrated Strategy.

 

 



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