De quel bois se chauffera la centrale de Gardanne?

Le 13 décembre 2013 par Marine Jobert
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Une forêt de châtaigniers, l'hiver.
Une forêt de châtaigniers, l'hiver.
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Une centrale à bois pour remplacer une centrale à charbon, dans une région très fragile au plan énergétique. L’idée semble prometteuse… sauf qu’elle inquiète jusqu’aux associations écologistes, qui craignent un saccage sylvicole et un assèchement de la ressource bois pour les autres usages.

Elle ne devrait pas produire son premier mégawattheure avant 14 mois. Mais la future plus grande centrale à bois de France, sise à Gardanne (Bouches-du-Rhône) et détenue par la filiale française de l’énergéticien allemand E.ON, suscite déjà beaucoup de commentaires, voire de critiques. Le projet, qui consiste à reconvertir l’une des chaudières de la centrale à charbon (fermée le 31 mars 2013) en une centrale à bois de 150 mégawatts, nécessite de brûler 850.000 tonnes de combustible par an. A terme, la centrale devrait ingurgiter 87% de biomasse (dont 9% de déchets bois et 91% de bois issu de forêt) et 13% de schistes houillers. Sachant que la Commission de régulation de l’énergie (CRE, le gendarme des marchés français de l’énergie) a imposé à l’industriel que l’intégralité de la biomasse soit d’origine régionale dans un délai de 10 ans, la question de la capacité d’E.ON à mobiliser grumes et autres déchets verts régionaux en quantité suffisante devient brûlante. Ce 13 décembre, le comité régional Biomasse de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur s’est tenu à la préfecture des Bouches-du-Rhône.

 

Contrats sur 20 ans

Certains commentaires, à la sortie, sont plus que mitigés. «Le schéma d’approvisionnement est flou», «le coût du transport de la biomasse, sur les 20 ans à venir, n’a pas été chiffré», «E.ON va assécher le bois de la région au détriment des autres entreprises»… La lecture du plan d’approvisionnement et des démarches engagées par l’industriel pour nouer des partenariats avec forestiers, collectivités et autres entités sylvicoles montre que le chemin est encore long. Pour un objectif de 520.000 t de biomasse «locale», le «taux de contractualisation» affiché s’établit certes autour de 90% sur 20 ans. Mais sans qu’on n’apprenne rien sur l’origine des fournisseurs et l’état d’avancement de ces contrats. «Aucun fonctionnaire n’a pu avoir accès au moindre contrat d’approvisionnement», assure un connaisseur du dossier, qui note que l’Office national des forêts (ONF) s’engage rarement au-delà de 5 ans dans les contrats qu’il noue avec des propriétaires privés. Sans surprise, «le recours à l’importation sur les 10 premières années de fonctionnement afin de favoriser la structuration des filières régionales forêt-bois et récolte d’entretien-élagage», est posée par E.ON, sans qu’aucun volume ne soit avancé.

 

Châtaigniers et réserves naturelles

E.ON a prévu d’aller quérir la ressource dans un rayon de 400 kilomètres autour de la centrale, avec une zone d’approvisionnement prioritaire centrée notamment sur les Cévennes (et située sur le périmètre de 4 zones classées Natura 2000, s’étendant en partie sur la zone du parc national des Cévennes, et sur des territoires «réserves de biosphère» et «patrimoine mondial de l’humanité» classés par l’Unesco). Une essence y est très convoitée: le châtaignier, un arbre à croissance rapide, à fort rendement calorifique et à la combustion à faible encrassement. Mais les tonnages convoités, ainsi que la réglementation forestière, font craindre à un collectif citoyen cévenol que la forêt ne souffre gravement. «La contractualisation au cas par cas entre propriétaires et exploitants donnera lieu à des trouées forestières anarchiques, des coupes à blanc ici et là. On sait bien aujourd’hui que si aucune replantation n’est prévue, le pin maritime est le premier colonisateur des espaces ouverts en Cévennes. La forêt de résineux prendra donc le dessus partout où le châtaignier aura été coupé, acidifiant les sols, générant de l’insécurité quant au risque d’incendie. Il faut ajouter à cela le lessivage des sols mis à nu par les coupes rases.»

 

Recours contre l’arrêté

La question de l’approvisionnement de la centrale inquiète aussi des associations environnementales locales; lesquelles ont engagé fin novembre un recours contre l’arrêté préfectoral qui autorise l’électricien à poursuivre l’exploitation des installations de  la centrale de Provence. «Nous émettons de forts doutes quant à la faisabilité de ce plan d’approvisionnement (…) La taille du projet nécessite une importante réorganisation de la filière bois et de la gestion forestière avec l’ensemble des acteurs (Etat, régions, intercommunalités et communes) mobilisés dans ce projet. Rien n’est prévu dans le dossier», déplorent les associations dans leur recours. «Sans plan, ni lieux, ni tarifs précis, le risque est grand de voir la destruction totale d'ensemble forestiers afin de rentabiliser au mieux l'approvisionnement des chaudières. Déjà, dans les Alpes et les Cévennes, nombreux sont ceux qui craignent que des propriétaires attirés par la possibilité de recevoir un capital bien supérieur à leurs espérances d'une bonne gestion de leur arbres, acceptent de détruire leurs domaines forestiers, mettant ainsi en cause la pérennité et la biodiversité de ces zones. Rien sur les risques d’aggravation d’inondation avec les coupes rases, dans les Cévennes, bien connues pour ses ‘phénomènes cévenols’, et dans les Alpes où des forêts ont été reconstituées à grand frais pour lutter contre ce risque», prévoient-elles, avant de pointer que l'importation du bois entrainera nécessairement un déficit de la balance commerciale.

 

Déforestation massive

Le député-maire de Forcalquier, Christophe Castaner, ne dit pas autre chose dans la question écrite qu’il a récemment adressée à Philippe Martin. Il s’inquiète de voir la zone qui couvre les régions Paca, Languedoc-Roussillon et même Rhône-Alpes, «touchées par une déforestation massive, car le bois coupé représente la première source combustible envisagée. De plus, le calcul de la ressource potentielle n’a pas été étudié, et certains massifs forestiers pourraient être très touchés». Et de demander au ministre de l’écologie «d’entreprendre une phase de concertation avec les acteurs locaux afin de mieux définir les zones concernées ainsi que l’impact environnemental que cette centrale pourrait avoir».

 

Investisseurs invisibles

D’autres questions restent également en suspens. Comme celui des co-investisseurs de l’énergéticien allemand, qui a déjà engagé 210 millions d’euros sur les 230 du projet. Il y a un an, CDC Infrastructure, filiale d'investissement dans les transports, télécoms, énergie et environnement de la Caisse des dépôts, devait prendre «une participation significative» dans le projet, annonçait E.ON. Aujourd’hui, il n’en est plus fait mention. «Des discussions sont en cours avec des investisseurs pour une prise de participation au capital; ces discussions ne conditionnent pas la poursuite du projet engagé par E.ON, ni les réalisations en cours», écrit sans plus de précision l’énergéticien.

 

Ressource mal employée

La centrale essuie des critiques jusqu’au plus haut niveau de l’administration française. En témoigne un commentaire de Pierre-Marie Abadie, directeur de l’énergie au ministère de l’écologie, lors d’une table ronde consacrée à la biomasse-énergie en France en octobre dernier: «Nous tenons à la hiérarchie des usages, qui va du bois d’œuvre au bois énergie sous forme de chaleur, prioritairement sur l’électricité en cogénération, et excluant tout usage électrique pur. Il y a toutefois eu au moins une exception célèbre avec le dossier de Gardanne. L’électrique pur ne représente que 35% d’efficacité énergétique. C’est un désastre en termes d’utilisation de la ressource», conclut le haut fonctionnaire.

 

 

Précisions
Suite à la parution de cet article, la direction de la société d’EON tient à préciser les 2 éléments suivants:
- «A terme, la centrale devrait ingurgiter 87% de biomasse (dont 9% de déchets bois et 91% de bois issus de forêt) et 13% de schistes houillers», est-il écrit dans l’article. Ces «bois issus de forêt», autrement désignés sous la classification «catégorie 5», se composent de plaquettes fabriquées à partir de ressources sylvicoles d’une part et de plaquettes fabriquées à partir des bois d’élagage et d’entretien d’autre part, générés par l’entretien des parcs urbains privés et publics, l’élagage des arbres de bord de route, l’entretien des bords de rivière, de lignes électriques, ainsi que la réalisation des obligations légales de débroussaillement imposées par la politique de défense des forêts contre l’incendie (DFCI). Cette dernière source devrait représenter à terme 325.000 tonnes/an, soit 40% du besoin en biomasse. Ce n’est donc pas 91%, mais 50% du besoin qui proviendra de bois prélevés à cet effet dans les forêts.
- «Aucun fonctionnaire n’a pu avoir accès au moindre contrat d’approvisionnement», assure un connaisseur du dossier», est-il écrit dans l’article. A l’heure actuelle, les contrats correspondant à 85% des volumes nécessaires en 2015 sont entre les mains des membres du Comité Régional Biomasse PACA, comme l’exige le cahier des charges CRE4.

 



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