Dans l’étang de Thau, la conchyliculture forcée de repenser son avenir

Le 16 janvier 2020 par Romain Loury
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Parc à huîtres sur l'étang de Thau
Parc à huîtres sur l'étang de Thau
VLDT

La conchyliculture subit le réchauffement de plein fouet. La production de l’étang de Thau (Hérault), lagune la plus chaude de France, voit déjà son avenir compromis, obligeant les professionnels à explorer de nouvelles pistes, notamment celle d’un retour en mer.

 

29,6°C en 2018, 29,8°C en 2019… l’étang de Thau, qui borde la ville de Sète, connaît chaque été de nouveaux records de température moyenne journalière. Or ce milieu unique, d’une grande biodiversité, est un lieu majeur de la conchyliculture française, celui de la production des huîtres et des moules de Bouzigues.

Problème: «au-dessus de 27,5°C, la moule Mytilus galloprovincialis connaît des blocages enzymatiques qui entraînent sa mort», rappelle Franck Lagarde, chercheur sur le site sétois de l’unité mixte de recherche MARBEC (MARine Biodiversity, Exploitation and Conservation), sous tutelle de l’IRD, de l’Ifremer, de l’université de Montpellier et du CNRS[i].

2018, annus horribilis

C’est d’ailleurs ce qui est survenu au cours de l’été 2018, avec une forte mortalité des moules et des huîtres du fait de la ‘malaïgue’ («mauvaise eau» en occitan), phénomène d’anoxie lié à de fortes températures, des apports élevés en nitrates et phosphates ainsi qu’une absence de vent. En tout, un tiers de la production annuelle de l’étang de Thau a été décimée au cours de l’été.

Si l’huître est un peu plus tolérante aux hautes températures que la moule, d’autres dangers la guettent. A l’automne 2018, l’arrivée d’un nouveau type de phytoplancton très résistant aux variations environnementales, le Picochlorum, observé pour la première fois à Leucate (Pyrénées-Orientales) dans les années 1980, lui a fortement nui. A la différence de la moule, l’huître ne parvient pas à le filtrer, du fait de sa petite taille, et le digère très mal, ce qui freine fortement sa croissance.

En cause derrière cette émergence, de fortes pluies, ainsi que la surmortalité des coquillages, consécutive à la chaleur, ont entraîné la présence dans l’eau d’une forte quantité d’ammonium, duquel le Picochlorum se nourrit. Illustration de la survie du plus apte, cette espèce résiste mieux aux fortes températures et à une haute salinité que d’autres types de phytoplancton.

«Ce qui s’est passé l’été 2018 est un témoignage direct du changement de fonctionnement de l’environnement en lien avec le réchauffement climatique», prévient Franck Lagarde. Du fait de moindres pluies en 2019, le Picochlorum s’est fait plus discret cette année-là, «mais il est probable qu’il se réinvite au cours des prochaines années», ajoute le chercheur, selon qui «il est important de développer dès à présent des outils pour un meilleur diagnostic, plus rapide et plus efficace, afin d’aider à la gestion de crise».

Une production qui repart en mer

Face à ces pressions diverses (hausse de la température, malaïgue, Picochlorum, etc.), la profession s’interroge sur son avenir dans l’étang de Thau, qui apparaît bien compromis. Parmi les pistes à l’étude, celle d’un retour de la production en mer, entre 1,5 et 3 kilomètres au large.

Au début des années 1990, des parcs à moules y avaient en effet été installés, avant que la production y périclite dans les années 2000. En cause, les dorades, prédateurs majeurs des moules juvéniles, avaient repéré l’aubaine, engendrant une prédation frisant les 100%.

Face aux menaces pesant sur l’étang de Thau, les conchyliculteurs sont en passe d’y revenir: «cela fait trois ans qu’on expérimente, les résultats sont bons», indique Patrice Lafont, président du Comité régional de la conchyliculture (CRC) d’Occitanie. Pour se protéger des dorades, qui nagent plutôt à mi-profondeur voire au fond, la production en mer se tient désormais près de la surface. Et les cordes de moules sont protégées par des filins, formant des ‘chaussettes’ qui les protègent de leurs prédateurs.

Si l’étude de faisabilité économique et financière, en cours, confirme le bien-fondé de ce retour en mer, une étude de remembrement, visant à redéployer les producteurs, devrait avoir lieu dans la foulée.

Les huîtres dans l’impasse?

Dans l’étang de Thau, «il se produit beaucoup moins de moules qu’avant. Il ne faut pas attendre de ne plus en produire du tout avant de trouver des solutions», juge Patrice Lafont. Pour les huîtres, l’avenir semble plus compliqué, d’autant qu’il est inenvisageable de les produire au large comme les moules: «les huîtres sont beaucoup trop fragiles, elles sont très sensibles à la courantologie et au mauvais temps», particulièrement violent dans le Golfe du Lion.

Une solution consisterait à modifier les échanges entre la mer et l’étang de Thau, notamment pour abaisser la température de ce dernier. «Pour l’instant, il y a peu d’échanges entre les deux, mais si on ‘marinise’ trop une lagune, on risque d’y diminuer la biodiversité», ajoute le président du CRC Occitanie.

Si les menaces sont nombreuses, les professionnels de l’étang de Thau sont loin d’être vaincus, estime toutefois Hélène Rey-Valette, chercheuse au Centre d’économie de l’environnement de Montpellier (CEE-M[ii]). «C’est un secteur assez imaginatif, qui arrive souvent à retomber sur ses jambes», estime-t-elle. En témoigne l’arrivée du virus ‘OsHV1 µvar’ en 2008, qui frappe les huîtres juvéniles: «tout le monde s’en est plaint, mais en mettant plus de naissain et en accroissant le travail, cela a permis d’assainir la profession et d’augmenter les prix».

Outre l’adaptation technique, la filière pourrait aussi être amenée à revoir l’ensemble de son fonctionnement: «les circuits courts constituent une bonne piste. Cela demanderait d’accroître la valorisation des produits, par exemple en se diversifiant vers la restauration», estime Hélène Rey-Valette.

La conchyliculture frappée par le norovirus. Comme en Bretagne et en Charente, la production et la commercialisation de moules et d’huîtres de l’étang de Thau a été suspendue vendredi 10 janvier (jusqu’au lundi 20 janvier), en raison de deux cas de gastro-entérites liés au norovirus survenus mi-décembre. Une décision préfectorale injuste, selon Patrice Lafont, qui rappelle qu’aucun autre cas n’est survenu depuis le 22 décembre, malgré les 40 millions d’huîtres vendues depuis. «Les ventes ne vont pas reprendre tout de suite. On sait que, psychologiquement chez le client, il va falloir laisser passer quelques mois», déplore le président du CRC Occitanie.


[i] IRD: Institut de recherche pour le développement; Ifremer: Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer; CNRS: Centre national de la recherche scientifique

[ii] Affilié au CNRS, à l’Inra (Institut national de la recherche agronomique), à SupAgro et à l’université de Montpellier.