Dans l’Aude, la vigne à l’épreuve du réchauffement

Le 16 mars 2020 par Romain Loury
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279 cépages plantés à Pech Rouge
279 cépages plantés à Pech Rouge
Romain Loury

Dans l’unité expérimentale Inrae de Pech Rouge, près de Gruissan (Aude), des scientifiques sont à la recherche des cépages de demain, ceux qui résisteront à la sécheresse tout en nécessitant moins de pesticides. Pour la filière viticole, l’enjeu est majeur: c’est tout simplement celui de sa survie.

Pour la vigne comme pour bien d’autres aspects, «le changement climatique dépasse les pronostics les plus pessimistes, que ce soit en température ou en sécheresse», rappelle Hernan Ojeda, ingénieur de recherche Inrae à Montpellier, et ancien directeur de l’unité expérimentale de Pech Rouge. A la question de l’adaptation climatique, s’ajoute celle de la baisse des pesticides, demandée par une part grandissante des consommateurs, mais aussi celle d’un maintien de la qualité.

Face à ces enjeux de taille, Hernan Ojeda est catégorique: «on ne s’en sortira pas sans changer les variétés». Le mouvement est déjà en marche pour l’emploi de fongicides, largement employés dans la viticulture pour lutter contre le mildiou et l’oïdium. Fruits d’une collaboration entre l’Inrae[i] et l’Institut français de la vigne et du vin (IFV), quatre premiers cépages résistants à ces deux maladies (Floreal, Voltis, Artaban et Vidoc), résultant de nombreux croisements, sont inscrits depuis janvier 2018 au catalogue officiel des cépages.

Une troisième génération adaptée au réchauffement

Si «des dizaines d’autres variétés sont dans les tuyaux», dont certaines résistant aussi au botrytis et au Black rot, il ne s’agit là que des variétés de deuxième génération –la première remonte aux années 1970. Or les chercheurs sont déjà dans les starting-blocks pour en créer une troisième: non seulement résistantes aux maladies fongiques, ces variétés seraient aussi mieux adaptées au réchauffement.

Tel est le sens de l’expérience lancée jeudi 12 mars à l’unité expérimentale de Pech Rouge, située sur la commune de Gruissan (Aude) (voir encadré). Intitulée «Panel 279», elle consiste à tester 279 variétés, choisies parmi environ 6.000 des Vitis vinifera stockées sous forme de semences au Centre de ressources biologiques (CRB) de la vigne, au domaine de Vassal de Marseillan-Plage (Hérault) -cogéré par l’Inrae et l’Institut Agro de Montpellier.

Un site unique de recherche en viticulture et œnologie. Ancienne dépendance de la station œnologique de Narbonne, créée en 1895, le site de Pech Rouge a été acquis par l’Inra en 1956, qui en a fait une structure d’expérimentation en viticulture et oenologie. Elle s’étend sur 170 hectares, dont une trentaine dédiée à la viticulture, à des plateaux de vinification et à un laboratoire d’analyse.

Ces variétés, non cultivées à ce jour, vont être plantées à Pech Rouge, où leur réponse à la sécheresse sera évaluée: pour cela, le site d’expérimentation sera divisé en deux blocs, l’un irrigué, l’autre non. Un tiers d’entre elles sont des cépages originaires d’Europe de l’est et d’Asie centrale, un autre tiers des variétés d’Europe de l’ouest, tandis que le tiers restant correspond à des raisins de table, explique Patrice This, directeur de l’unité mixte de recherche (UMR) «Amélioration génétique et adaptation des plantes» à Montpellier.

A la recherche de gènes d’adaptation climatique

Outre la résistance à la sécheresse, chaque variété sera évaluée en fonction de sa productivité et de la qualité des vins. Dans le même temps, une étude menée à Montpellier, intitulée ANR-G2WAS, visera à identifier, sur ces mêmes cépages, les gènes de résistance à la sécheresse. Par ailleurs, dans le cadre d’une étude dénommée RESISTO, 23 autres variétés, parmi celles mises au point pour résister aux maladies fongiques, vont aussi être testées à Pech Rouge pour leur résistance à la sécheresse.

La troisième génération devrait donc non seulement être porteuse de gènes de résistance à ces maladies, mais aussi de gènes d’adaptation à la sécheresse, identifiés grâce aux trois études.

«Nous voulons comprendre les mécanismes fondamentaux d’adaptation à la sécheresse, d’un point de vue physiologique et moléculaire», explique Laurent Torregrosa, professeur de biologie et de génétique de la vigne à l’Institut Agro de Montpellier. Grâce à l’étude ANR-G2WAS, «nous pourrons identifier des régions chromosomiques et des gènes de résistance à la sécheresse, qui nous serviront d’outils de sélection précoce» lors de la création des cépages de troisième génération, explique-t-il.

Mieux comprendre la biologie du stress hydrique

A ce jour, l’étude de la résistance à la sécheresse a essentiellement porté sur l’ouverture des stomates, ces pores situés à la surface de la feuille qui régulent les échanges gazeux (vapeur d’eau, CO2, oxygène). Il reste en revanche beaucoup à apprendre sur le comportement de la plante face à un stress hydrique, par exemple sur son efficacité d’absorption du carbone grâce à la photosynthèse, ou sur le devenir de la biomasse générée.

Celle-ci pourrait ainsi générer plus de raisins, ou à l’inverse favoriser ses réserves. «S’il y a moins d’eau, comment faire pour que la plante garde sa compétitivité? Si elle résiste à la sécheresse, mais qu’elle diminue sa fructification, elle n’est pas intéressante d’un point de vue viticole», explique Laurent Torregrosa.

LACCAVE, un programme participatif

Au-delà de ce projet, l’Inrae a lancé en 2012 le programme de recherche LACCAVE, qui vise à adapter la filière viticole au réchauffement. Il réunit une centaine de scientifiques issus de 24 laboratoires, spécialisés en climatologie, en génétique, en agronomie, en œnologie, en sociologie, en économie et en géographie.

«Dans l’esprit, il s’agit d’agir de manière participative, et non de faire du ’top-down’», explique Hervé Hannin, ingénieur agronome à l’Institut Agro de Montpellier. Lors de ce programme, près de 450 producteurs issus des grandes régions viticoles ont été sollicités par les chercheurs: leurs 2.700 propositions alimenteront une stratégie nationale d’adaptation au changement climatique pour la filière viticole -sous l’égide de France Agrimer, de l’IFV et de l’Institut national de l’origine et de la qualité (Inao)-, qui devrait être présentée dans l’année.



[i] Institut national de recherche en agriculture, alimentation et environnement. L’Inrae est né en janvier 2020, de la fusion de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) et de l’Institut national de recherche en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture (Irstea).