Covid-19: le numérique à la rescousse du ‘déconfinement’

Le 06 avril 2020 par Romain Loury
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
ajouter à mes dossiersRéagir à cet article
Les smartphones, alliés de la santé ou ennemis de la liberté?
Les smartphones, alliés de la santé ou ennemis de la liberté?

Le ‘backtracking’, stratégie numérique qui vise à identifier les utilisateurs de smartphones ayant eu un contact avec une personne infectée, fait son chemin dans les esprits. Si elle pose de nombreux problèmes de protection des données, plusieurs voix s’élèvent pour en faire un outil du ‘déconfinement’.

Après la Chine, la Corée du Sud, Singapour, la Pologne, Israël… la France? A ce jour, plusieurs pays ont recouru au numérique pour suivre les personnes infectées, s’assurer de leur quarantaine, ou bien signaler à d’autres personnes qu’elles avaient été en contact avec elles. Outre un dépistage très actif, ces techniques, dont le Covid-19 constitue la rampe de lancement, ont incontestablement freiné l’épidémie dans les pays asiatiques.

Alors que la question du déconfinement demeure des plus floues en France, la question de la place du numérique s’y pose de manière croissante. De quelle manière faudra-t-il y recourir, quel pays prendre en exemple, quelles garanties que le système retenu ne violera pas les règles de protection de données, telles qu’édictées par le règlement général sur la protection des données (RGPD) ou la directive européenne ePrivacy?

Le débat lancé en France

Face à ce débat naissant, le gouvernement, en pleine volte-face sur la question des masques, prépare d’ores et déjà le terrain. Lors de son audition mercredi 1er avril devant l’Assemblée nationale, le premier ministre Edouard Philippe a ainsi déclaré qu’«on pourrait peut-être –et je dis peut-être, car le débat n’est évidemment pas clos, sur le fondement d’un engagement volontaire, utiliser ces méthodes pour mieux tracer la circulation du virus et les contacts» de chacun.

Le 24 mars, le gouvernement a mis en place un comité de 12 chercheurs et médecins, le comité analyse recherche et expertise (CARE), qui, outre une réflexion sur les thérapies (dont la fameuse hydroxychloroquine), «accompagnera la réflexion des autorités sur la doctrine et la capacité à réaliser des tests, ainsi que sur l’opportunité de la mise en place d’une stratégie numérique d’identification des personnes ayant été au contact de personnes infectées», à savoir le ’backtracking’, indique l’Elysée dans un communiqué.

A peine ce comité installé, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) a émis des recommandations au gouvernement à ce sujet, rapporte Mediapart. Elle y appelle à privilégier un traitement de données anonymisées, et non individuelles. Si le besoin d’un suivi individuel se faisait nécessaire, il ne pourrait avoir lieu que sur démarche volontaire de la personne concernée –tel qu’avec l’application existante CoronApp qui géolocalise ses utilisateurs, volontaires.

«Si la France souhaitait prévoir des modalités de suivi non anonymes plus poussées, le cas échéant sans le consentement de l’ensemble des personnes concernées, une intervention législative s’imposerait. Il faudra alors s’assurer que ces mesures législatives dérogatoires soient dûment justifiées et proportionnées (par exemple en termes de durée et de portée», indique la Cnil.

Terra Nova vante le système singapourien

Dans une note publiée vendredi 3 avril, le think tank Terra Nova se montre clairement favorable au backtracking en vue du ‘déconfinement’: outre un «accès massif aux tests», «le numérique sera alors un outil précieux pour mettre à l’échelle des pratiques de sécurité sanitaire établies et permettra des stratégies d’endiguement et d’atténuation qui seraient impossibles sans la réactivité permise par les technologies modernes».

Terra Nova prône le système mis en place à Singapour, à savoir l’application facultative Trace Together installée par plus d’un million d’utilisateurs. Elle recourt non pas à des données de géolocalisation (GPS, GSM, peu fiables ou précises en milieu fermé ou souterrain), mais au système Bluetooth, qui assure la communication entre deux appareils connectés. Ce qui permet à chaque utilisateur de savoir s’il a croisé une personne infectée au cours de sa journée, lorsque leurs téléphones étaient proches.

La comparaison des identifiants, qui changent à intervalles réguliers, se fait directement dans le téléphone. La personne ayant été en contact avec une personne infectée se voit dès lors informée, et des recommandations (quarantaine, suivi médical) lui sont communiqués.

«Si un utilisateur est testé positif au coronavirus, il communique à un serveur central l’ensemble des codes uniques qu’il a rencontrés, via une connexion anonymisée ou en les mélangeant à ceux d’autres utilisateurs testés positifs. L’application de chaque utilisateur vérifie indépendamment si les identifiants reçus ont été envoyés par des personnes testées positives de façon à ce que l’utilisateur puisse s’auto-confiner ou limiter ses interactions sociales», explique Terra Nova, qui y voit un «modèle respectueux de la vie privée».

Géolocalisation en Corée du Sud, Israël et Chine

A l’inverse, la Corée du Sud et Israël recourent à la géolocalisation. «Ces dispositifs ne permettent pas la surveillance des populations, mais peuvent être considérés comme intrusifs pour la vie privée», estime Terra Nova. Quant à la Chine, elle a mis en place un réel système de contrôle de la population reposant sur des codes couleur, difficilement applicable en France.

«Les codes verts sont libres de voyager alors que les codes jaunes doivent rester en quarantaine pendant une semaine et les rouges durant quatorze jours», explique Terra Nova. Assorti d’un QR code scanné lors de tout déplacement, les informations de géolocalisation sont transmises à la police à chaque scan.

A ce jour en France, l’usage des données de téléphonie mobile en matière de Covid-19 demeure du domaine de la recherche, uniquement sous forme de données agrégées et anonymisées. Des chercheurs de l’Inserm ont ainsi eu accès aux données de l’opérateur Orange pour analyser la mobilité de la population, avant et après le confinement. Ces données seront ensuite intégrées dans des modèles de diffusion de l’épidémie afin de prévoir la propagation du virus. SFR a quant à lui fourni ses données à l’AP-HP et l’Inria[i] afin de mesurer les déplacements entre l’Ile-de-France et les autres régions, pour affiner les modèles de prévision des afflux  de patients dans les hôpitaux.



[i] Inserm: Institut national de la santé et de la recherche médicale; AP-HP: Assistance publique-hôpitaux de Paris; Inria: Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique.