Covid-19: la chauve-souris, bouc-émissaire idéal

Le 24 avril 2020 par Romain Loury
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Un quart des espèces de mammifères sont des chiroptères
Un quart des espèces de mammifères sont des chiroptères

Suscitant admiration ou dégoût, les chauves-souris sont de nouveau sur la sellette, à la faveur de la pandémie de Covid-19. Ici ou là, des appels à détruire les chiroptères, dans l’objectif supposé de lutter contre les maladies, se multiplient. Une bien mauvaise idée, jugent des experts.

Les chauves-souris, qui comptent près de 1.400 espèces répertoriées (parmi environ 5.500 de mammifères), constituent un mystère à bien des égards. D’une part, leur longévité rapportée à leur taille est la plus élevée parmi les mammifères: si les rongeurs vivent quelques années, par exemple un à deux ans pour la souris, certaines espèces de chauves-souris, d’un poids souvent inférieur, peuvent vivre jusqu’à 40 ans!

Les chiroptères disposent par ailleurs d’un étonnant système immunitaire. Certes, celui-ci possède les mêmes composants que ceux présents chez d’autres mammifères: lymphocytes, anticorps, cytokines, interférons, etc. Mais sa régulation, qui demeure obscure, semble bien différente.

Une immunité qui favorise la virulence virale

Face à un pathogène, leur réponse immunitaire est plus rapide, mais aussi plus brève. Les chauves-souris échappent ainsi aux emballements immunitaires, dont le fameux ‘orage cytokinique’ fatal dans bien des infections chez d’autres mammifères –notamment la Covid-19 chez l’homme.

Contrairement à ce qui est observé chez l’homme, la chauve-souris ne se débarrasse pas d’un virus, mais vit avec: elle le maintient à bas niveau, s’en servant à la manière d’un vaccin permanent. Taxon parmi les plus anciens au sein des mammifères (les chiroptères sont apparus il y a 60 à 70 millions d’années), elles ont donc largement eu le temps de coévoluer avec les virus, dont les coronavirus.

Face à de tels obstacles immunitaires, les pathogènes se voient forcés d’évoluer vers plus de virulence. Ce qui, lorsqu’ils s’échappent vers d’autres mammifères moins bien armés immunologiquement, les rend plus redoutables qu’ils ne le sont chez les chiroptères.

Autre particularité de ces derniers, leurs importantes fluctuations de température corporelle: en vol, elle peut s’élever à 39°C, mais peut diminuer en-dessous de 10°C en période d’hibernation. Ce qui favorise, chez le virus, une capacité à rester actif dans des conditions très variables, souplesse qui facilite le passage à d’autres espèces.

La chauve-souris, origine floue

Au sujet du SRAS-CoV-2, agent  de la Covid-19, l’hypothèse qui prédomine est celle d’une origine chauve-souris, avec probable hôte intermédiaire (chez lequel il y aurait eu croisement avec un autre coronavirus), le pangolin ayant actuellement l’avantage. Interrogé par le JDLE, Sébastien Puechmaille, spécialiste des chiroptères à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier (Isem)[i], se montre sceptique: si un proche cousin du SRAS-CoV-2 a bien été retrouvé chez des chauves-souris locales, nul ne sait quel est le chemin exact qu’il a emprunté.

«Nous savons seulement qu’il y a 50 ans, un ancêtre du SAS-CoV2 existait chez ces chauves-souris. Où est-il passé en 50 ans? Personne ne le sait. Ce virus a pu entre temps s’installer chez une autre espèce, qui l’a ensuite transmise à l’homme. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé avec le MERS-CoV [coronavirus qui sévit au Proche-Orient depuis 2012], où le passage de la chauve-souris au dromadaire s’est effectué il y a plus de 30 ans», explique le chercheur montpelliérain.

Selon lui, le raccourci entre coronavirus et chauves-souris date de l’apparition du SRAS en 2003. «Il a été trouvé, dans ce virus, quelques séquences assez proches d’un virus présent chez les chauves-souris. On en a conclu de manière directe, et un peu hâtive, que le virus venait de la chauve-souris. Du coup, on s’est mis à chercher des coronavirus chez les chauves-souris, alors qu’il en existe chez bien d’autres espèces», observe Sébastien Puechmaille.

La destruction, sottise contre-productive

Objet d’un regain de désamour, les chauves-souris font les frais de la bêtise humaine. Exemple au Pérou, en mars, où une colonie de chauves-souris  a été attaquée dans une ville du nord du pays, dans le but d’enrayer la maladie. Ou encore aux Etats-Unis, où des citoyens s’enquièrent des moyens de détruire les chauves-souris, croyant ainsi lutter contre la Covid-19.

Selon Alexis Lécu, directeur scientifique du Parc zoologique de Paris, «le problème c’est la destruction des habitats naturels par l’homme. S’en prendre aux chauves-souris pour enrayer la Covid-19, c’est le contraire d’une bonne action: c’est même le genre d’action qui entraîne toujours un retour de balancier. Il faut surtout mettre fin aux marchés où l’on met en contact plusieurs espèces sauvages, et qui créent des chaînes de transmission épidémiologique qui n’existent pas dans la nature».

Attaquées par l’homme, les chauves-souris «vont trouver un autre endroit où gîter, mais vont subir un stress, qui affaiblit leur système immunitaire. Elles ont plus de chances d’être malades, et donc d’excréter du virus», renchérit Sébastien Puechmaille.

Le chercheur souligne par ailleurs les nombreux services écosystémiques joués par les chiroptères. Pour les insectivores, ils permettent de lutter contre les ravageurs de cultures et les insectes vecteurs de maladies; quand aux frugivores, ils sont très efficaces pour disperser les graines, souvent à grande distance, et participent grandement à la pollinisation.



[i] L’Isem est une unité mixte de recherche sous l’égide de l’université de Montpellier, du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), de l’Ecole pratique des hautes études 5EPHE) et de l’Institut de recherche pour le développement (IRD)