COP 25: Chine et Inde partisanes de l’opacité

Le 10 décembre 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg, envoyé spécial
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Et il en faudra du café pour les prochaines nuits de négociation.
Et il en faudra du café pour les prochaines nuits de négociation.
VDLT

Les deux super puissances asiatiques ont réussi à retarder l’adoption de règles universelles de comptabilité d’émissions nationales de gaz à effet de serre. De quoi nuire à l’intégrité climatique du mécanisme de flexibilité de l’Accord de Paris.

Les ministres vont avoir du pain sur la planche. Alors que s’ouvre la session politique des négociations, en ce début de deuxième semaine de la COP 25, les nuages du dissensus s’amoncellent.

Dans les premières heures de ce mardi 10 décembre, le président de l'organe subsidiaire de conseil scientifique et technologique (SBSTA) a dû, à la demande des délégués chinois et indiens, suspendre les négociations.

Le point le plus crucial des discussions de cette nuit portait sur la transparence. Plus concrètement sur les méthodes de comptabilité des émissions nationales et sur la communication de ces travaux. Un sujet majeur pour l’application concrète de l’Accord de Paris. Seule l’adoption de règles universelles d’estimation des rejets nationaux de gaz à effet de serre (GES) permettra d’évaluer les effets des politiques nationales, en vue de leur amélioration.

coalition de l'opacité

C’est d’ailleurs en 2020 que les pays parties à l’Accord de Paris devront présenter la seconde mouture de leurs engagements volontaires nationaux, les NDC.

Or, Chine et Inde persistent (pour le moment, en tout cas) à se satisfaire du système existant où chaque pays comptabilise ses émissions un peu comme il le souhaite. Difficiles, dans ces conditions, de comparer les résultats des politiques nationales.

Comment vouloir aussi mettre en œuvre des systèmes efficaces d’échanges de crédits carbone si chacun évalue différemment des autres les résultats de ses projets d’atténuation?

Paradoxalement, de nombreux pays d’Afrique, a priori bénéficiaires de projets d’atténuation pouvant générer des crédits carbone cessibles, ont soutenu les demandes chinoise et indienne.

Cette alliance de l’opacité l’a emporté sur la coalition formée par l’Union européenne, les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, les petits Etats îliens (AOSIS) et des pays d’Amérique latine.

En toute logique, cette discussion, à l’issue vitale pour une mise en œuvre efficace de l’Accord de Paris, ne devrait pas reprendre à Madrid. «Ce point devrait être de nouveau débattu lors d’une réunion qui se tiendra en juin 2020. Le retard pourra ainsi être rattrapé», estime un responsable du SBSTA.

crédits carbone

La discussion reste, en revanche, ouverte à Madrid sur d’autres points d’importance.

L’Accord de Paris a créé un mécanisme de flexibilité, qui succédera au mécanisme de développement propre, issu du protocole de Kyoto (1997). Or, plusieurs pays (Brésil et Chine en tête) génèrent d’importants volumes de crédits carbone avec le MDP, ce qui leur assure des gains financiers importants.

La fin du MDP est donc, momentanément du moins, synonyme de baisse de revenu pour ces grands pays qui exigent une période de transition entre les deux systèmes, pour écouler leurs crédits MDP. Beau sujet de négociation pour les ministres. Lundi 9 décembre, la ministre française, Elisabeth Borne, a indiqué être favorable à la mise en œuvre d’une telle période. Celle-ci pourrait durer trois ans et  s’achever en 2023.

Autre gros dossier sur la table: les règles de prévention du double comptage. Ou comment faire en sorte que les émissions évitées par un projet d’atténuation, par exemple, soit à la fois déduite de leur bilan carbone par le pays qui émet les crédits carbone et celui qui les lui achète pour assurer sa conformité?

Dans la même veine, il n’y a toujours de consensus sur le classement de certaines actions d’atténuation: quelles sont celles qui devront être comptabilisées dans la NDC (et a priori ne pas générer de crédits carbone échangeables) et celles qui en resteront exclues (et tomberont donc sous la coupe du futur Mécanisme de flexibilité).

Et pour la bonne bouche: quelle sera la part des échanges de crédits carbone qui financera le fonds d’adaptation? De quoi meubler les quelques journées de travail qui reste aux «copistes» madrilènes.

Décryptage. Le soutien africain au blocage sino-indien n'est finalement pas si surprenant. De nombreux pays en développement reprochent aux pays occidentaux d'avoir fait appliquer la règle n°16 encadrant les négociations climatiques pour certains des dossiers les concernant, à commencer par celui de l'adaptation. «On a ainsi repoussé d'un an la définition de l'objectif de l'adaptation, ce qui est plus préjudiciable pour les pays africains que le bon fonctionnement du mécanisme de l'Accord de Paris, sujet de prédilection des pays européens», souligne Yamide Dagnet, directrice de projets sur les négociations Climat du World Resources Institute (WRI). «Il est clair que certains pays en développement estiment que les pays riches mésestiment leurs sujets», confirme un haut fonctionnaire onusien. A la présidence chilienne de tenter de rétablir l'équilibre.