Commerce des espèces: des animaux menacés, mais non protégés

Le 15 février 2019 par Romain Loury
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Les pangolins inscrits à l'annexe I en 2017
Les pangolins inscrits à l'annexe I en 2017

Pour les espèces animales, être menacé d’extinction ne signifie pas pour autant être protégé. Selon une étude publiée vendredi 15 février dans la revue Science, près d’un tiers des espèces inscrites sur la Liste rouge de l’UICN, parmi celles menacées par le commerce illicite, ne figurent pas sur les listes de la CITES.

Il y a la science et il y a le droit: comme le révèle l’étude menée par les biologistes Eyal Frank (université de Chicago, Illinois) et David Wilcove (université de Princeton, New Jersey), les deux se chevauchent rarement en matière de protection des espèces. Les chercheurs montrent en effet que parmi les espèces menacées car faisant l’objet d’un commerce, nombreuses sont celles qui ne disposent d’aucune protection auprès de la CITES[i].

En vigueur depuis 1975, comptant 183 parties, cette convention internationale est chargée de réguler le commerce des espèces menacées. Pour cela, elle dispose de deux outils principaux, l’annexe I et l’annexe II (voir encadré). L’inscription de toute espèce sur l’une ou l’autre de ces listes nécessite l’adhésion d’au moins deux tiers de ses membres, au prix de négociations parfois tendues, ce qui explique en grande partie la lenteur du processus de protection.

Les espèces inscrites à l’annexe I sont de  commerce international interdit, sauf lorsque l’importation n’est pas à des fins commerciales, par exemple pour la recherche. L’annexe II autorise le commerce, mais il doit être couvert par un permis d’exportation ou un certificat de réexportation. «Les autorités chargées de délivrer les permis et les certificats ne devraient le faire que si certaines conditions sont remplies mais surtout si elles ont l’assurance que le commerce ne nuira pas à la survie de l’espèce dans la nature», précise la CITES.

Un tiers d’espèces menacées, mais pas protégées

Dans leur étude, les deux chercheurs ont analysé 958 espèces inscrites dans la Liste rouge de l’UICN[ii] car menacées en partie à cause du commerce, c’est-à-dire de statut ‘vulnérable’, ‘en danger’ ou ‘en danger critique’. Or parmi ces espèces, 28,18% ne figurent sur aucune des deux annexes de la CITES. «C’est une lacune frappante dans la protection des espèces contre le commerce internationale, qui n’avait jusqu’alors jamais été remarquée», constatent les chercheurs.

Un autre tiers (34,86%) des 958 espèces analysées figurent bien dans les annexes de la CITES, mais seulement après avoir été inscrites sur la Liste rouge de l’UICN. Selon les chercheurs, le décalage s’élève même, en moyenne, à 10,3 ans. Soit plus de dix ans pendant lesquels l’espèce menacée ne fait l’objet d’aucun statut protégé.

L’UICN en retard dans un tiers des cas

A l’inverse, un autre tiers des espèces (36,84%) ont acquis leur protection par la CITES avant d’avoir été inscrits sur la Liste rouge, avec un décalage de 19,8 ans! Selon les chercheurs, ce retard de l’IUCN s’explique par le coût important de l’évaluation, aussi bien en argent, en temps qu’en personnel. Exemple, la CITES a protégé, dès 1990, 118 espèces de corail; ces Anthozoaires ont dû attendre 2008 pour bénéficier enfin d’une évaluation de l’UICN.

Autre possibilité, la CITES inscrit parfois de larges groupes d’espèces apparentées, dont toutes ne sont pas menacées, afin de s’assurer que les trafiquants ne joueront pas d’une ressemblance pour vendre des espèces réellement menacées. L’annexe II comprend ainsi de nombreuses espèces dites «semblables».

Un «problème sérieux» pour les espèces menacées

Selon les chercheurs, «la situation dans laquelle la protection par la CITES intervient plus tardivement que l’inscription sur la Liste rouge est un problème plus sérieux que la situation inverse. La Liste rouge est à but purement informatif et ne confère aucune protection légale, contrairement à la CITES». La Liste rouge joue toutefois un rôle majeur lors de l’allocation de ressources pour protéger la biodiversité, ou comme outil de sensibilisation, notent-ils.

Alors que la 18ème COP de la CITES se tient du 23 mai au 3 juin à Colombo (Sri Lanka) –raison manifeste de ce coup de semonce-, les chercheurs appellent la Convention non seulement à voter au plus vite au sujet des centaines d’espèces non protégées, et à se doter d’un «mécanisme quasi-automatique» par lequel les espèces identifiées par l’UICN feraient l’objet d’un vote rapide des parties. Sans attendre l’inscription aux annexes, ils proposent aux pays d’utiliser dès à présent la Liste rouge pour protéger les espèces qu’ils hébergent.



[i] Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction

[ii] Union internationale pour la conservation de la nature

 



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