Comment l’industrie suédoise veut se décarboner

Le 14 février 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Y aura-t-il assez de biomasse pour tout le monde ?
Y aura-t-il assez de biomasse pour tout le monde ?
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La Suède doit atteindre la neutralité carbone d’ici à 2045. Sous l’égide de l’organisation ‘la Suède sans fossile’, 9 secteurs industriels, à l'origine de 40% des émissions nationales de GES, ont rédigé leur feuille de route. Des programmes qui recourent fortement à la biomasse.

 

Les Suédois sont à Paris! Pas question de promouvoir des meubles en kit, des petits pains sucrés ou de l’aquavit. Svante Axelsson vient vendre la stratégie suédoise bas carbone. Et en la matière, le royaume scandinave a quelques longueurs d’avance sur bien des pays, fussent-ils membres de l’Union européenne. «Nous avons mis en place notre taxe carbone dès 1991, au cours d’un importante réforme fiscale, rappelle le coordinateur de l’initiative ‘Suède sans fossile’. Le principe est simple: chaque fois que la taxe carbone augmente, le coût du travail baisse. C’est comme cela que nous avons réduit d’un quart nos émissions de gaz à effet de serre et plus que doublé notre PIB en moins de 20 ans.»

la Suède sans fossile

Pour autant, Stockholm ne s’endort pas sur ses lauriers. En 2017, les parlementaires ont fixé un nouvel objectif à la politique climatique nationale: la neutralité carbone en 2045. En complément de sa fiscalité carbone (la plus lourde du monde), le royaume a mis en œuvre un programme original: la Suède sans fossile, qu’anime Svante Axelsson.

Son principe n’est pas sorcier: les secteurs industriels établissent leur feuille de route, sans sacrifier la rentabilité économique sur l’autel de la décarbonation. «Ainsi, nous développons les innovations que nous pourrons exporter», s’enthousiasme l’ancien patron de la société suédoise pour la protection de la nature. 

L’initiative séduit les entrepreneurs. En quelques mois, les représentants de 9 secteurs industriels[1] se mettent autour de la table pour peaufiner leur stratégie commune. Leur programme est présenté au gouvernement en avril dernier.

biocarburants à tous les étages

L’aviation commerciale estime possible de se passer totalement de kérosène entre 2030 et 2045, à condition que l’Etat suédois créent les conditions économiques favorables à la production de suffisamment de carburéacteur d’origine végétale. Il faudra notamment investir 5 milliards de couronnes (480 M€) pour adapter les raffineries. Il faudra aussi garantir l’accès à la biomasse. Un sujet qui concerne d’autres secteurs.

Des biocarburants, il en faudra aussi pour les cimentiers et les producteurs de béton, notamment pour leur camions-toupies. Mais la neutralité carbone du secteur passe par un accroissement du recyclage (utilisation des laitiers métallurgiques), notamment) et un important recours au captage-stockage géologique de CO2 (CSC), voie royale pour décarboner les émissions des fours. A charge, en ce cas, pour l’agence suédoise de l’énergie de préparer une stratégie nationale du stockage et de la réutilisation du gaz carbonique.

économie circulaire

A l’origine de 20% des émissions suédoises, l’industrie du bâtiment se voit surtout comptabiliser les rejets carbonés de ses fournisseurs (producteurs de matériaux) et de ses clients (qui utilisent les logements et les bureaux). Sa stratégie différera des précédentes. Au menu: utilisation accrue de matériaux peu ou pas carbonés, comme le bois, amélioration des performances énergétiques des constructions, développement de l’économie circulaire des matériaux.

Les magasins de produits alimentaires émettent de faibles volumes de gaz à effet de serre. Leur problème, c’est plutôt les emballages en plastique, dont fort peu sont effectivement recyclés. D’où l’idée de les taxer au prorata de leur recyclabilité. Avec le produit de cet impôt ‘sachet en plastique’, les industriels prévoient d’ériger un centre de tri ultramoderne pour séparer les différentes fractions et en faciliter le recyclage. A charge toutefois pour les parlementaires de valider ce programme.

huile de friture

Puits de carbone et sources de produits décarbonés, la forêt devient un secteur vital pour la Suède. Et pas seulement pour son poids économique (6% du PIB en 2030). Les compagnies forestières en sont conscientes. Elles proposent d’optimiser (des camions plus gros) et d’électrifier le transport de grumes (trains). Le pays veut aussi accroître et diversifier ses productions. «On peut, par exemple, produire des carburants de synthèse à partir de certains déchets de la fabrication de pâte à papier», précise Svante Axelsson.

Le transport routier a peu de leviers à actionner. Il se contente de prôner une meilleure utilisation de ses camions. Des tracteurs qui pourront être plus puissants pour emporter une charge plus lourde à chaque voyage. Les camionneurs proposent aussi d’accroître leur consommation de biodiesel (HVO). Produit à partir d’huiles végétales, de friture ou de graisses animales, ce carburant est déjà détaxé dans le royaume. Un litre sur 4 de gazole consommé par les poids lourds suédois est déjà siglé HVO. Curieusement, les professionnels de la route ne prévoient pas d’électrifier leurs camions. La Suède expérimente pourtant depuis 2016 un tronçon de route équipé de caténaires pour camions électriques.

acier à l'hydrogène

A l’origine de 8% des émissions suédoises, les industries extractives ne sont pas sans ressources. Dans un premier temps, le secteur prévoit, à coup de numérisation et d’automatisation, de maîtriser ses consommations d’énergie. Ensuite, il faudra décarboner. Les entreprises minières prévoient de remplacer carburants et combustibles fossiles par des carburants d’origine végétale, voire par de l’hydrogène.

La marine marchande aussi. Cette semaine, l’association des armateurs suédois a annoncé que ses navires n’utiliseraient plus de combustibles fossiles d’ici à 2045. Deux petites conditions : que l’Etat finance la R&D et adapte sa fiscalité aux technologies bas carbone.

Ce vecteur énergétique pourrait également alléger le bilan carbone de la production d’acier. Dans le cadre du projet Hybrit, SSAB, LKAB et Vattenfall développent un procédé où l’hydrogène remplacerait le coke: les émissions carbonées seraient ainsi remplacées par de l’eau. Pour le cas où ces promesses ne seraient pas tenues, les aciéristes réfléchissent à l’utilisation de biocoke, là encore issu de la biomasse.

Reste à savoir si la forêt suédoise pourra satisfaire tous ces nouveaux usages. Sur les 28,4 millions d’hectares de forêts que compte le royaume, 80% sont déjà mis en production. Les terres agricoles représentent bien sûr une source de production de biomasse non négligeable. Mais il faudra pour cela convaincre les éleveurs industriels de porcs de se reconvertir.

La compétition s’annonce âpre entre l’élevage et la production d’agrocarburants. «60% des terres agricoles suédoises servent à nourrir le bétail. Ce n’est pas compatible avec nos besoins futurs en biomasse, souligne Svante Axelsson. En résumé, il faudra que nous consommions moins de viande.»

 


[1] Aviation, ciment, béton, BTP, distribution de produits alimentaires, sylviculture, transport routier, industrie extractive, acier.

 



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