Comment Delphine Batho veut redynamiser l’écologie politique

Le 17 janvier 2019 par Stéphanie Senet et Valéry Laramée de Tannenberg
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L'ancienne ministre part à la conquête de l'Europe.
L'ancienne ministre part à la conquête de l'Europe.
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Hors droite, hors gauche, l’ancienne ministre de l’environnement se lance dans la course aux Européennes. En tandem avec le philosophe Dominique Bourg, la députée des Deux-Sèvres publie un Manifeste de l’écologie radicale. Cette esquisse de programme ambitionne de dynamiter les clivages habituels pour faire de l’écologie la colonne vertébrale d’un projet de société.

 

Vous publiez, avec le philosophe Dominique Bourg, un manifeste, appelant à une écologie radicale[1]. D’où vous vient cette idée commune?

Elle remonte à l’appel des 15.000 scientifiques disant «bientôt il sera trop tard». J’ai été frappée par obsolescence  des réponses politiques, y compris des écologistes à cet appel. Répondre à l’urgence en disant que l’on va faire la transition écologique à l’horizon 2050, c’est être à côté de la plaque. Il n’y a pas de projet politique sérieux qui puisse être basé sur autre chose que la vérité et un constat lucide de la situation. Le système politique en place est incapable de produire des réponses à la hauteur de la situation et ne le fera pas.

 

Pour quelles raisons?

Notre démocratie est culturellement corrompue par la disparition de la frontière entre le service de l’état et le service d’intérêts particuliers. Cette question des lobbies et de la nécessité de construire une République incorruptible est centrale pour nous. L’influence des lobbies sur la technostructure explique pourquoi les gouvernements se succèdent et que les politiques restent immuables. Il y a aussi et surtout ce refus d’admettre la réalité de l’Anthropocène et les limites planétaires. Pas étonnant dans ces conditions que droite et gauche délivrent le même discours caduc appelant à relancer la croissance, à augmenter le PIB pour créer des emplois et donc du bien-être. Or c’est faux, cela ne fonctionne pas.

 

Comment outrepasser ces blocages?

En construisant un projet politique crédible, en mettant en mouvement la société civile, en transformant les combats des Terries en espérance. Nous devons aussi rompre avec la technocratisation de la politique. Il faut parler d’abord des valeurs, du projet de société, avant d’édicter un programme, des mesures, des décisions concrètes et crédibles. Il n’y a pas d’autre chemin. L’écologie ne peut résulter que d’une conquête démocratique, il n’y a pas de raccourci. Nous sommes dans un moment de l’histoire où les choses peuvent changer beaucoup plus vite qu’on ne le croit.

 

Quels sont vos prochains jalons?

La première étape, ce sont les élections européennes. Ce scrutin n’est qu’une étape dans la construction d’une nouvelle dynamique et d’une nouvelle identité de l’écologie politique en France. Celle-ci ne doit plus être une force d’appoint mais une alternative à l’ensemble du système politique.

 

Vous présidez Génération écologie, qui reste un petit parti. Allez-vous vous allier à d’autres formations?

Je suis ouverte à tout, sur la base de la rupture avec l’ancien système politique structuré par le clivage gauche-droite. Face aux destructeurs nous voulons rassembler les Terriens, c’est-à-dire tous ceux qui ont compris que l’écologie est l’urgence première. L’unité de la gauche, c’est une question du XIXe et du XXe siècle. Pas du XXIe. L’éparpillement est le symptôme de l’effondrement de l’ancien système politique. D’ailleurs, ceux qui disaient avoir pris en compte les enjeux écologiques ont été les premiers à courir derrière des mots d’ordre d’abandon de la taxe carbone, alors même que quelques semaines plus tôt, ils versaient des larmes à la lecture du dernier rapport du Giec[2].

 

L’état, dites-vous, doit se réapproprier l’écologie. Une thématique qui a pourtant suscité la création d’un ministère d’état.

Ce n’est pas une question de rang protocolaire du ministère. Il n’y aura pas de vraie politique écologique tant que l’on considérera qu’il s’agit du seul travail du ministre de l’écologie. Il faut un premier ministre, un président, un parlement dont la majorité soit écologiste. Nous devons bâtir un état dont la mission principale est la résilience. Compte tenu de l’inertie du système climatique, des destructions avérées du vivant, il faut agir le plus rapidement pour inverser la trajectoire mais aussi s’adapter à la part inéluctable des conséquences du réchauffement, de la perte du vivant.

 

Pour autant, les gens peinent à croire les projections des scientifiques. On le voit bien lorsque les scientifiques d’Acclimaterra présentent leurs projections aux habitants de la Nouvelle-Aquitaine.

Il y a une vraie difficulté cognitive. Il faut accepter de passer par une phase de deuil écologique. Regarder la réalité en face est profondément douloureux. C’est une étape obligatoire, sinon on est dans le déni.

 

 

Comment construire un projet de société enthousiasmant en partant d’un constat aussi anxiogène?

Avoir les yeux ouverts sur la destruction du vivant, du climat et sur le danger du fascisme ne suffit effectivement pas. C’est absolument nécessaire mais ne permet pas de transformer une inquiétude en action. Ce qui peut provoquer un changement, un espoir, un idéal. C’est pourquoi nous voulons faire de la conscience de notre appartenance à la nature un facteur augmentant notre puissance d’agir.

 

Brice Lalonde, à la tête de Génération Ecologie avant vous, essayait déjà de présenter un projet écologique chatoyant...

L’écologie, c’est le camp du vivant, de la beauté du monde et de ce qui donne un sens à nos existences. C’est le camp des Terriens. Mais on ne peut pas tenir un discours naïf face à la violence de l’effondrement en cours. Les deux dimensions sont donc nécessaires. La lucidité est le point de départ d’un nouvel imaginaire.

 

Comment pensez-vous créer de l’envie autour de ce projet?

Il existe une attente très forte sur les questions écologiques. Il suffit de voir les 2 millions de signataires de la pétition lancée par Notre affaire à tous. Ce que ne comprennent pas forcément les médias traditionnels, qui sont passés, par exemple, à côté du tournant qu’a représenté dans l’opinion publique, ce que j’appelle la « nuit du glyphosate ». C’est le moment où la majorité parlementaire s’est assise sur sa propre promesse d’interdiction du glyphosate. C’est ce  qui a provoqué une onde de choc qui est l’une des causes de la démission de Nicolas Hulot.

 

Que pensez-vous du mouvement Place publique qui défend l’écologie et une nouvelle façon de faire de la politique en dehors de tout clivage droite gauche?

J’ai trouvé intéressant que des gens décident de s’engager en politique. Mais la solution n’est pas de recoller les morceaux de l’ancien système. C’est pourquoi nous avons une divergence. L’enjeu pour moi n’est pas de faire l’unité de la vieille gauche, de faire s’unir le parti socialiste, Benoît Hamon et Yannick Jadot. Je pense au contraire que l’ancien système politique ne peut pas être rafistolé. Il faut rompre avec le libéralisme et avec le socialisme et accepter qu’une nouvelle histoire politique commence.

 

Certains économistes imaginent qu’en captant une part importante de l’épargne mondiale et en l’investissant dans la transition écologique, on réglera le problème. Est-ce aussi votre avis?

On a longtemps pensé que le système économique actuel allait favoriser l’investissement bas carbone. Et ça ne se fait pas. Rien ne se fera sans une régulation démocratique permettant d’introduire une régulation écologique de l’économie de marché. Sans un certain nombre de normes et d’instruments il ne se passera rien. Après, on peut débattre du type d’instruments mais le cœur de l’affaire c’est la question des limites planétaires. Et tous les économistes ne l’admettent pas encore. Le but c’est le fric? ou c’est de rester vivant?

 

Où en est la rédaction de votre programme pour les Européennes?

Nous travaillons sur le rassemblement des Terriens, que nous opposons aux Destructeurs[3] . Dès la fin du mois, je vais me déplacer partout en France pour échanger avec les citoyens autour du Manifeste. J’irai dans les universités, dans les villes rurales. Par ailleurs, nous travaillons, autour de Dominique Bourg, à rencontrer et à échanger avec tous ceux qui pourraient être parties prenantes d’un rassemblement des Terriens pour les élections européennes. Et au-delà de ces élections.

 

Vous affirmez que l’opposition droite gauche n’existe plus. Vous n’êtes ni à gauche ni à droite?

Jusqu’ici, ceux qui ont pressenti l’évolution politique que nous connaissons disaient qu’il fallait «dépasser» le clivage droite gauche sans préciser en faveur de quoi. Nous ne sommes pas dans le «ni ni». Nous disons qu’il faut rompre avec l’ancien clivage parce qu’il est remplacé par un nouveau clivage Terriens versus Destructeurs. Regardez ce qui se passe en Allemagne. Les deux forces qui montent en puissance sont les Grünen (le parti des Verts, ndlr) et l’AFD (parti d’extrême droite anti européen). Et d’ailleurs, les Grünen ne se présentent pas comme un parti de gauche mais comme un parti écologiste.

 

Quels mouvements politiques et citoyens vous intéressent-ils dans le monde?

Je regarde de près ce que font les Grünen, le mouvement Extinction Rebellion au Royaume-Uni, mais aussi la violence des affrontements avec les mouvements écologistes dans un certain nombre de pays du Sud. Je vais aussi participer à l’initiative de l’association Arbre autour de la reconnaissance du droit de la nature. Toutes ces démarches complémentaires sont adossées au même mouvement culturel, à la même bagarre. Cela étant, le moteur personnel de ce projet, c’est surtout le rapport charnel que j’ai avec la nature et qui structure mon existence depuis l’enfance.



[1] Ecologie intégrale, le manifeste, éditions du rocher.

[2] Giec: Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

[3] Les Destructeurs sont les partisans de la croissance avant tout, y compris la croissance dite verte: gouvernements, entreprises, mafias...

 



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