Climat: un désenchantement certain

Le 12 décembre 2018 par Valéry Laramée de Tannenberg, envoyé spécial
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
ajouter à mes dossiersRéagir à cet article
Neige et grisaille au menu de la COP 24.
Neige et grisaille au menu de la COP 24.
VLDT

Absence de leadership international, retrait des pays moteurs de la négociation, malgré la COP 24, le climat n’est clairement plus en tête de l’agenda politique international.

 

Il règne comme un désenchantement sur cette COP polonaise. Ce n’est pas la grisaille des façades et du ciel. Pas non plus la faute à l’air chargé de particules de charbon. Ni celle de l’eau du robinet exhalant parfois une suave odeur d’œuf pourri. Le mal est bien plus profond.

Voilà près de 30 ans que cette communauté internationale d’experts, de diplomates, d’associatifs (parfois intégrés aux équipes de certains pays) se retrouve chaque année pour faire avancer la cause climatique. Avec d’indéniables succès: la conclusion de la convention-cadre en 1992, l’adoption 5 ans plus tard du protocole de Kyoto, la feuille de route de Bali de 2007, l’Accord de Paris en 2015. Avec de retentissants échecs aussi, à l’instar de la COP de Copenhague en 2009.

points positifs et négatifs

Là n’est pas le problème. Les négociations piétinent à Katowice? Ce n’est pas forcément l’avis de vieux baroudeurs de la négociation. Au sein du secrétariat de la convention Climat (sur lequel compte beaucoup la présidence polonaise pour rédiger les textes finaux), on manifeste une relative décontraction. «L’important, dit l’un de ses membres sous couvert d’anonymat, c’est que chaque pays (ou chaque groupe de pays) puisse revenir de la COP avec plus de points positifs à présenter chez lui que de points négatifs.» Une comptabilité subtile est en cours.

Elle prend parfois d’étonnantes tournures. Beaucoup s’interrogent, par exemple, sur le vote final de la Turquie, à la fin de la semaine. Ankara pourrait conditionner son acceptation de l’accord final de cette COP 24 à un accès aux financements du Fonds vert climatique. Cette exigence fait s’étrangler nombre de responsables de pays pauvres. Pays émergeant largement émergé, la Turquie n’est pas non plus trop mal traitée, financièrement, par l’Union européenne[1].

blues climateux

D’où vient ce blues des climateux? Sans doute du fait que le climat n’est plus au top de l’agenda mondial. «Avec le rapport du Giec[2], la science nous dit que l’on doit faire plus; avec le dialogue Talanoa, on sait que l’on peut faire plus; avec la COP, nous écrivons les règles pour faire plus», résume Paul Watkinson, président de l’Organe subsidiaire de conseil scientifique et technologique (SBSTA) de la convention Climat et ancien patron de la délégation française. Pourtant, les politiques ont déserté le terrain.

Sidérant de voir qu’au moment où le secrétaire général de l’ONU arrive à Katowice pour accélérer les discussions, le gouvernement français renvoie dans ses foyers la secrétaire d’état Brune Poirson. Ce n’est qu’un exemple. Même si les diplomates américains n’entravent pas la rédaction des règles du jeu de l’Accord de Paris (l’un des objectifs de cette COP de Katowice), les Etats-Unis ne sont plus là, comme sous l’ère Obama, pour imposer au monde leur agenda climatique.

l'europe paralysée

C’est aussi le cas pour la Chine. Moins imposante que certaines équipes africaines, la délégation chinoise fait de même: «Ils travaillent beaucoup, acceptent les textes tels qu’ils se présentent, ne posent aucune difficulté majeure», témoigne un expert européen. Sans plus. Il est loin le temps où Chine et Amérique s’engageaient de concert à maîtriser leurs émissions, un deal qui allait donner un coup de pouce décisif à la réussite de la COP 21.

L’Union européenne est comme paralysée. Il y a, bien sûr, la proximité des élections du printemps prochain qui décideront de la couleur primaire du Parlement et, conséquemment, de la Commission. Pour autant, et malgré son ambitieux paquet Energie Climat 2030, l’Europe peine à se faire entendre. Et pour cause. Ses principaux soutiens sont bien à la peine.

une histoire cyclique

En Allemagne, la survie du gouvernement d’Angela Merkel ne tient qu’à un fil. Encalminée dans la préparation du Brexit, l’administration de Theresa May est inaudible au plan climatique, en dépit d’incontestables réussites nationales. En France, la contestation des Gilets jaunes a effacé la politique climatique du logiciel présidentiel.

Outre-Atlantique, le Canada, seul, distille encore la bonne parole. Mais ses piètres performances carbone nationales (+17% de CO2 entre 1990 et 2016) ruinent la crédibilité internationale du discours d’Ottawa. Et ce n’est pas un Brésil, qui s’apprête à être gouverné par un régime présidé par un ancien officier climato-sceptique, qui va remonter le niveau politique.

Alors, retombé le souffle d’espoir initié par la COP 21? «Il y a toujours eu des cycles dans les négociations climatiques, poursuit Paul Watkinson. Cela s’est produit, par exemple, après l’échec du sommet de Copenhague qui a été suivi de la crise financière. Mais cette fois, c’est différent: beaucoup de pays sont en proie au doute.»

des pays qui doutent

Et ces interrogations ne portent pas uniquement sur des questions climatiques. France, Royaume-Uni, Allemagne, Etats-Unis, Brésil vacillent sur leurs fondements institutionnels. En cause, l’incapacité des gouvernements successifs à entraîner leurs populations dans une transition, dont la lutte contre le réchauffement est l’un des aspects.

Prudent, le gouvernement libéral canadien de Justin Trudeau a ouvert une concertation avec les syndicats pour fermer son industrie charbonnière en limitant la casse sociale et sociétale. En cas de succès, ce copilotage de la mutation pourrait être élargi à d’autres thématiques: généralisation de l’intelligence artificielle et de la voiture autonome en tête, rappelait hier au JDLE Donald Lafleur, vice-président exécutif du congrès canadien du travail.

modèle économique inadapté

Le social, voilà sans doute l’une des données manquantes du programme climatique. «C’est facile, résume un bon connaisseur du dossier: au début, nous avons dit qu’il suffisait de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Et pour y parvenir, les économistes nous ont demandé de tarifer les rejets de carbone. Mais on a totalement oublié l’aspect social de cette transition.»

Plusieurs raisons peuvent expliquer pareille bévue. L’incapacité de certains scientifiques à intégrer réellement les conséquences sociétales du réchauffement climatique. «Beaucoup d’économistes, par exemple, ont un modèle totalement incompatible avec une transition énergétique qui nous permettrait de stabiliser le réchauffement à 1,5°C», estime un expert onusien. Ce n’est pas le moindre des problèmes.

savoir-faire et des compétences

Voilà des années que des climatologues appellent les politiques à ne pas mettre tous les espoirs de la politique climatique dans les technologies. C’est l’un des credo de Jim Skea. «Nous ne manquons pas de techniques. Nous manquons de volonté politique et de capital humain. Et le coprésident du groupe III du Giec de poursuivre: pour développer le bas carbone, nous devons, bien sûr, faire de la R&D, mais aussi investir dans la mise sur le marché, la diffusion de savoir-faire et des compétences. Sans oublier la formation et la sensibilisation du public.»

Et le créateur du comité britannique du changement climatique (ancêtre du Haut conseil pour le climat français) de conclure: «On consacre énormément d’argent public pour déployer des éoliennes, alors que les populations sont peu au fait des questions climatiques. Et l’on s’étonne encore de la faible acceptation sociale de ces machines?»



[1] Pour la seule gestion des réfugiés syriens, Bruxelles s’est engagée à verser plus de 6 milliards d’euros à la Sublime Porte entre 2017 et 2020.

[2] Giec: Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

 



Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus