Climat: polémique sur la reforestation à l’échelle mondiale

Le 18 octobre 2019 par Romain Loury
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Un potentiel très surestimé, selon de nombreux critiques
Un potentiel très surestimé, selon de nombreux critiques
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L’arbre est l’un de nos alliés pour lutter contre le réchauffement. Début juillet, une équipe suisse estimait qu’une reforestation et une afforestation massives, menées à l’échelle mondiale, constitueraient le meilleur outil pour réduire les concentration de CO2 dans l’atmosphère. Une estimation optimiste, voire «dangereusement trompeuse», rétorquent plusieurs équipes, vendredi 18 octobre, dans Science.

Publiée début juillet dans Science, l’étude avait fait grand bruit: l’équipe de Thomas Crowther, de l’école polytechnique fédérale de Zurich (Suisse), y présentait une méthode aussi simple qu’efficace contre le réchauffement climatique, consistant en une plantation massive d’arbres à l’échelle mondiale. En accroissant d’un tiers la surface de forêt mondiale 1,8 milliard d’hectares de forêt (qui passerait de 4,5 à 6,3 Md ha), il serait possible, en quelques décennies, d’absorber jusqu’à 205 milliards de tonnes de carbone (GtC) : l’équivalent des deux tiers des rejets anthropiques émis depuis la Révolution industrielle.

Ce capital de reforestation s’appuie sur l’étude de dix critères physicochimiques, dont les températures, les précipitations, l’altitude, la teneur du sol en carbone, etc, mesurées à l’échelle du globe. Selon les scientifiques, plus de 50% de ces forêts potentielles seraient plantées en Russie, aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, au Brésil et en Chine. Seraient en particulier ciblés les milieux dégradés, les prairies, les savanes -les chercheurs excluaient en revanche les villes et les terres agricoles.

Vives réactions de la communauté scientifique

Si l’équipe n’écartait pas la possibilité d’effets collatéraux (biodiversité, eau, etc.) et reconnaissait des écueils locaux, leur étude s’est d’emblée attirée les critiques. Elle a droit à une véritable volée de bois vert dans l’édition de vendredi 18 octobre de Science, qui publie pas moins de trois ‘comments’ et trois ‘letters’, d’une grande sévérité sur l’étude, ainsi que la réponse des auteurs.

Dans un premier ‘comment’, Pierre Friedlingstein, de l’université d’Exeter (Royaume-Uni), et ses collègues soulignent un premier fait majeur: ce ne sont pas 300 GtC qui ont été émises par l’homme depuis la Révolution industrielle, mais 600 GtC, dont 45% demeurent dans l’atmosphère. Le reste a été absorbé par les océans et les écosystèmes terrestres. C’est donc de ces 45% de carbone, atmosphérique, que traite l’étude de juillet, et non de l’intégralité du carbone émis par l’homme.

Le stock des sols très sous-estimé

Plus délicat, le potentiel de séquestration (205 GtC) est fortement surestimé, selon les auteurs du ‘comment’. En cause, le fait qu’il a été calculé, dans chaque biome, en multipliant les surfaces «reforestables» par la densité de carbone stocké dans un milieu forestier. Or même sans forêt, un milieu, ne serait-ce que dans son sol, n’est jamais dénué de carbone. Ce qui conduit, en négligeant le niveau «zéro», à fortement surestimer l’impact de la reforestation.

«Les auteurs proposent, à tort, que les zones sans arbre n’ont pas de carbone dans leur sol, et que ce carbone des sols n’augmente qu’en proportion de la couverture arborée. Or la contribution de ce carbone au stock mondial est considérable dans la plupart des écosystèmes terrestres», estime Joseph Veldman, de l’université A&M du Texas (College Station), premier auteur d’un autre ‘comment’ signé par 49 chercheurs internationaux.

De nombreux effets adverses négligés

Autre critique, le fait de replanter des arbres n’aura pas que des effets positifs sur le climat. Il faut pour cela tenir compte de l’albédo (rapport de l’énergie lumineuse réfléchie à l’énergie lumineuse incidente): dans les régions septentrionales enneigées, l’afforestation diminue l’albédo, du fait que la canopée est de couleur plus sombre que la neige. Ce qui pourrait contrebalancer l’atténuation, voire entraîner un léger réchauffement local.

Autre faiblesse de l’étude, 46% de la séquestration de carbone, après correction liée à sa présence dans le sol, proviendrait d’une afforestation des savanes et des prairies. Des milieux qui sont apparus bien avant l’arrivée de l’homme, découlant d’interactions écologiques et évolutives complexes. Déjà menacées, les savanes tropicales, d’une grande biodiversité, le seraient encore plus par la plantation d’arbres, voués à brûler dans des incendies.

Un potentiel 5 fois moins élevé

En tenant compte de l’ensemble de ces facteurs, Joseph Veldman et ses collègues estiment que le potentiel de stockage serait 5 fois moins élevé que celui calculé dans l’étude initiale: 42 GtC, et non 205 GtC.

Selon Pierre Fridelingstein et ses collègues, «la restauration des forêts ne peut compenser qu’une partie des émissions futures, et est d’un intérêt limité sans réduction drastique de nos émissions fossiles (…). L’affirmation selon laquelle une plantation mondiale d’arbres serait la solution la plus efficace contre le changement climatique est incorrecte d’un point de vue scientifique, et dangereusement trompeuse».



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