Climat: le secteur maritime appareille pour un accord mondial

Le 09 avril 2018 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Les émissions de CO2 de la marine marchande pourrait quintupler selon l'OMI.
Les émissions de CO2 de la marine marchande pourrait quintupler selon l'OMI.

L’Organisation maritime internationale (OMI) tente de réguler les émissions de CO2 du transport maritime internationale. Les technologies sont là. Mais l’unanimité n’est pas encore de mise.

 

Ce sont sans doute les négociations de la dernière chance qui se sont ouvertes, ce lundi 9 avril, au siège londonien de l’OMI. Elles ambitionnent de décarboner le secteur du transport maritime, dont les émissions, encore faibles au plan global, sont appelées à fortement progresser ces prochaines années. Une situation d’autant plus dommageable que les experts phosphorent depuis longtemps sur le sujet.

 

C’est en effet en décembre 1997 que les rédacteurs du protocole de Kyoto ont transféré à l’institution onusienne le soin de réguler les émissions de gaz à effet de serre (GES) du secteur[1]. On attend toujours. Cet attentisme n’est pas surprenant. Actuellement dirigée par le Sud-Coréen Kitack Lim, l’agence spécialisée est depuis longtemps sous la coupe des acteurs du transport maritime (armateurs, chargeurs) et des Etats dont la flotte de commerce est importante, ainsi que le rappelle un récent rapport de Transparency International. Ces derniers sont souvent de micro-Etats (cf. encadré), incapables de résister aux pressions exercées par de grandes nations.

Fausses nations maritimes. Grâce aux pavillons de complaisance, les flottes de commerce les plus importantes ne sont pas forcément immatriculées dans des pays de tradition maritime. C’est au Panama, au Liberia, dans les Iles Marshall, à Singapour, à Malte et aux Bahamas que les propriétaires ont immatriculé leurs cargos, pétroliers et autres porte-conteneurs. Qu’importe si certains de ces pays, faute de port, sont incapables d’accueillir les monstres des mers.

 

Les enjeux des tractations en cours sont importants. Actuellement, le fret maritime émet un peu moins d’un milliard de tonnes de GES par an. C’est un peu plus qu’un pays comme l’Allemagne. Et cela représente un peu moins de 3% des GES émis par les activités humaines. Mais sous l’effet de la mondialisation et du développement du commerce international, ces rejets carbonés progressent rapidement. Au rythme actuel de développement, le transport maritime pourrait émettre 17% des rejets carbonés mondiaux d’ici 2050, souligne un rapport du Parlement européen. L’OMI ne va pas si loin, mais estime qu’un quintuplement des émissions carbonées maritimes en trois décennies n’est pas à exclure. Le statu quo, affirment certains observateurs, torpillerait tout espoir d’atteindre les objectifs fixés par l’Accord de Paris[2].

Décarbonation possible

Les parties prenantes aux négociations en cours sont dans l’œil du cyclone depuis quelques mois. En décembre dernier, lors du One Planet Summit, était publiée la déclaration Tony de Brum appelant les signataires à faire pression sur l’OMI pour qu’elle encadre dès cette année les émissions des navires, avant de durcir les normes à partir de 2023. Une quarantaine de pays l’ont déjà signée.

 

Pour rester à peu près dans les clous de l’Accord de Paris, le secteur devra faire de substantiels efforts. Dans une étude, publiée en 2016, le consultant UMAS a évalué le budget carbone d’un transport maritime qui voudrait contribuer à stabiliser le réchauffement entre 1,5°C et 2°C. Verdict: les armateurs disposent encore d’un stock de CO2 compris entre 18 et 33 milliards de tonnes de gaz carbonique. Sans évolution majeure, il sera épuisé en deux à trois décennies. Ce n’est pas perdu. Le Forum du transport international (ITF, affilié à l’OCDE) estime qu’une mise en œuvre rapide de toutes les technologies disponibles permettrait au transport maritime d’abattre de 80 à 90% ses émissions carbonées d’ici à 2035. Nous n’en sommes pas encore là.

dissensus international

Alors que se négociait l’Accord de Paris, en 2015, les Iles Marshall (officiellement à la tête de la troisième flotte du monde!) ont suggéré que la future feuille de route de l’OMI, qui pourrait être validée à la fin de la semaine, soit compatible avec les objectifs adoptés à l’issue de la COP 21. Avec une clause de revoyure en 2023. Soutenues par d’autres îles du Pacifique, les Marshall demandent une décarbonation totale du transport maritime dès 2035. Une position qui n’est pas partagée par tout le monde.

Décarboner, c’est possible. Dans une étude récente, l’ITF estime qu’en améliorant la conception des navires, en les allégeant, en améliorant l’efficacité énergétique de leurs machines, en réduisant leur vitesse, en changeant de combustible et en ne délaissant plus la force motrice du vent, le transport maritime pourrait pratiquement réduire à néant ses émissions de CO2 et de suies, GES et polluants atmosphériques.

Pourtant en pointe sur le dossier, l’Union européenne propose une réduction des rejets carbonés de 70 à 100% entre 2008 et 2050. Très dépendant des importations par bateau, le Japon suggère de limiter l’effort à 50% de baisse d’émissions entre 2008 et 2060 mais d’améliorer de 40% l’efficacité énergétique des navires d’ici 2030. Sans surprise, la Chambre internationale du transport maritime (ICS, l’association mondiale des armateurs) voudrait plutôt se limiter à une amélioration de l’efficacité énergétique des moteurs.

Inclusion dans l'ETS européen?

Il y a aussi des opposants. La Chine, le Brésil, les Etats-Unis ou la Turquie estiment qu’imposer une contrainte carbone au transport maritime ferait le jeu de l’aviation ou de la route. Un argument un peu spécieux, si l’on garde en tête que 90% du tonnage mondial de marchandise empruntent la voie maritime. Une position que n’accepteront ni les Etats du Pacifique (qui craignent la montée du niveau de l’Océan) ni l’Europe. En novembre dernier, le Parlement européen a d’ailleurs proposé d’inclure le transport maritime dans le système européen d’échange de quotas d’émission (ETS) pour le cas où l’OMI accoucherait d’une souris climatique.

La solution pourrait venir du froid. La semaine passée, le gouvernement norvégien a proposé de réduire de moitié les émissions carbonées marines entre 2008 et 2050. La flotte mondiale devant ne plus émettre la moindre molécule de CO2 vers la fin du siècle. Rendez-vous en fin de semaine.



[1] C’est aussi le cas pour la régulation des émissions du transport aérien, en cours de régulation par l’Organisation internationale de l’aviation commerciale.

[2] L’Accord de Paris ne régule ni les émissions du transport maritime ni celle de l’aviation commerciale.

 



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