Climat: le rôle du permafrost revu à la baisse

Le 20 février 2020 par Romain Loury
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Le permafrost contient deux fois plus de carbone que l'atmosphère
Le permafrost contient deux fois plus de carbone que l'atmosphère

Le permafrost, bombe climatique ou pétard mouillé? Dans une étude publiée vendredi 20 février dans Science, des chercheurs penchent pour la deuxième hypothèse: selon leur analyse de carottes glaciaires datant de la dernière déglaciation, la libération de méthane, du fait du réchauffement, serait assez faible.

 

C’est l’une des grandes craintes des climatologues, mais aussi l’une de leurs plus grandes incertitudes: le permafrost, sol gelé des régions arctiques et boréales, contient deux fois plus de carbone que l’atmosphère, et son dégel sous l’effet du réchauffement pourrait libérer des quantités gigantesques de gaz à effet de serre. Au risque de renforcer le réchauffement, qui serait alors hors de contrôle.

Dans son rapport spécial sur l’océan et la cryosphère publié en septembre 2019, le Giec[i] indiquait que la température du permafrost s’était élevée de 0,29°C entre 2007 et 2016. Si les preuves d’un dégazage en cours demeurent minces, l’effet devrait être bien visible en 2100: baisse de 24% de la superficie du permafrost de surface en cas de scénario RCP2.6, de 69% en cas de scénario RCP8.5[ii]. Ce qui pourrait libérer «des dizaines à centaines de milliards de tonnes» de carbone, sous forme de CO2 ou de méthane, indiquait le Giec.

De faibles fuites de méthane

Dans une étude publiée jeudi 20 février dans Science, Michael Dyonisius, de l’université de Rochester (Etat de New York), et ses collègues relativisent ce phénomène, du moins pour le méthane. Responsable de 32% du réchauffement actuel, le méthane est le deuxième gaz à effet de serre derrière le CO2, mais son potentiel de réchauffement global (PRG) est 28 fois plus élevé.

Les chercheurs ont analysé le méthane présent dans les microbulles de gaz piégées dans la glace de l’Antarctique au cours d’une période allant de -18.000 à -8.000 avant nos jours. Celle-ci constitue pour les climatologues un modèle analogue au réchauffement actuel –bien que sur un temps plus étendu.

Par analyse du carbone 14, qui permet de distinguer les diverses sources d’émission, les chercheurs montrent que la fonte du permafrost et des hydrates de méthane des fonds marins a très peu contribué au méthane atmosphérique de l’époque. Et ce malgré un réchauffement de +4°C, d’ampleur similaire à celui attendu au cours du 21ème siècle.

Exemple il y a 8.000 ans, lorsqu’environ 188 millions de tonnes de méthane étaient émises chaque année, en majeure partie du fait de l’activité microbienne et de la combustion de biomasse. Les chercheurs estiment que les émissions de ‘vieux méthane’, provenant du permafrost ou des hydrates marins, se situaient dans une gamme allant de 0 à 11 millions de tonnes par an.

Le méthane rapidement oxydé… en CO2

Selon les chercheurs, ce phénomène serait dû au fait que le méthane disparaît en grande partie lors de sa remontée dans le sol (à partir du permafrost) ou dans la colonne d’eau (à partir des hydrates sous-marins). Il y est notamment oxydé en dioxyde de carbone, certes le principal gaz à effet de serre, mais d’un moindre PRG.

Selon Vasilii Petrenko, coauteur de l’étude, «les émissions anthropiques de méthane sont environ deux fois plus élevées que celles liées aux zones humides. Nos résultats montrent que nous devrions moins nous inquiéter d’une libération massive de méthane issu de ces réservoirs de carbone que de nos propres émissions».

Publiée mercredi 19 février dans Nature, une autre étude, cosignée par les mêmes chercheurs de l’université de Rochester, a révélé que les émissions actuelles de méthane du fait des énergies fossiles étaient sous-évaluées, probablement de 25% à 40%. Là aussi, les chercheurs ont recouru à l’analyse du carbone 14 présent dans le méthane piégé dans la glace.



[i] Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

[ii] Les scénarios RCP2.6 prévoient une hausse moyenne de +1,6°C sur la période 2081-2100 par rapport à 1850-1900. Plus pessimistes, les scénarios RCP8.5 (dits ‘tendanciels’ ou ‘business as usual’) prévoient une hausse moyenne de +4,3°C.