Climat: la COP de Paris ne sera pas ce que vous croyez

Le 30 avril 2014 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Benoît Leguet : réformer le mécanisme de développement propre.
Benoît Leguet : réformer le mécanisme de développement propre.
CSC Climat

Directeur de la recherche de CDC Climat, Benoît Leguet est un excellent observateur des négociations climatiques et de la finance carbone. Cet économiste de l’environnement ne croit pas à un grand soir climatique à l’issue de la conférence climat 21 (COP 21), qui se tiendra à Paris fin 2015. Voici pourquoi.

Le miracle de Paris n’aura donc pas lieu?

Effectivement, il ne faut pas trop attendre de la COP 21. Pour autant, cela ne signifie pas que nous courons à l’échec. Paris pourrait être un succès, mais il faut garder nos ambitions à un niveau raisonnable.

 

On parle pourtant d’un nouveau Kyoto…

Regardons les choses en face. Kyoto est un accident de l’histoire. Il n’y a aucune chance pour qu’en 2015 une large communauté d’états se fixent, à une échéance donnée, des engagements chiffrés de réduction absolue d’émission de gaz à effet de serre (GES), comme cela avait été le cas en 1997. Les contributions étatiques seront des engagements volontaires, qui ne seront pas nécessairement comparables les uns avec les autres, ni sur le plan des échéances, ni sur le plan de la nature des engagements. S’ils se mettent finalement d’accord entre eux sur le paquet Energie Climat 2030, les 28 de l’Union européenne proposeront de réduire de 40% leurs émissions entre 1990 et 2030, mais ils risquent d’être les seuls à proposer des réductions absolues d’émission.

 

Pour quelles raisons?

Les pays en développement, et notamment les émergents (Chine, Inde, Brésil ou Indonésie) ne s’engageront pas à une réelle réduction d’émission tant qu’ils n’auront pas atteint le niveau de développement souhaité par leur gouvernement. Or les 4 pays émergents que je viens de citer émettent déjà plus d’un tiers des GES anthropiques. Et, au vu de leurs croissances économique et démographique, cette part est appelée à augmenter. Cela n’empêchera pas ces pays de proposer d’autres formes de «contribution» à l’effort collectif: maîtrise des émissions par tête, par unité de PIB, sur un ou des secteurs donnés… la même remarque vaut pour nombre de pays développés, états-Unis en tête.

 

Qu’attendre de Paris 2015?

N’en doutons pas, un accord sera signé à Paris. Il comportera des généralités sur l’importance et l’urgence de lutter contre le changement climatique. Pour que Paris soit un succès, il faudra en revanche un peu plus de consistance. Et là, les paris sont ouverts.

 

Sur quoi misez-vous?

Le «but de guerre» de la conférence devrait se situer sur deux champs: la transparence et la construction de canaux de financement de la transition énergétique.

 

Des engagements sur la transparence?

Oui sur la mesure et la vérification. Selon le degré d’ambition, ils pourraient porter sur trois niveaux. Le plus facile: les 195 pays ayant ratifié la convention de l’ONU sur le changement climatique acceptent de mesurer leurs émissions selon des critères identiques, comme ils l’ont fait à Varsovie en 2013 pour la déforestation tropicale. Plus ambitieux: ces mêmes 195 pays s’engagent à mesurer et rendre compte, selon des critères normés, de leurs politiques nationales de lutte contre le changement climatique.

 

Encore plus ambitieux?

Un engagement universel à soumettre les politiques nationales à une évaluation internationale. Cette dernière option semble peu probable toutefois, car on s’approche là de questions de souveraineté.

 

Plus de transparence, ça ne réduit pas les émissions de GES…

Non, mais c’est fondamental pour débloquer le volet financier de la lutte contre le réchauffement.

 

En d’autres termes, comment faire payer le privé?

Oui et ça n’est pas nouveau. Pour stabiliser le réchauffement climatique à 2°C, la communauté internationale doit grosso modo réduire de moitié ses émissions de GES d’ici 2050. Cela impose de réaliser, en une quarantaine d’années, une transition écologique et énergétique; laquelle nécessitera d’orienter plus de capital et plus rapidement vers des investissements verts. Le secteur privé assure déjà 70% des financements climatiques. En réalité, la bonne question c’est comment orienter plus de capitaux privés vers le climat et maximiser l’effet de levier de la manne publique pour orienter ces flux vers du «bas carbone»?

 

Mais les états ont déjà pris des engagements en ce sens…

Effectivement, ils ont promis, à Copenhague, de consacrer 100 milliards de dollars additionnels par an (72 Md€) au changement climatique, à partir de 2020. Ce qui est beaucoup pour des finances publiques exsangues, mais pas grand-chose dans l’absolu. Car le montant des flux de capitaux à dévier vers du bas carbone serait plutôt un ordre de grandeur au-dessus. Souvenons-nous du rapport Stern qui estime entre 1 et 5% le prix de l’adaptation et de la réduction des émissions. L’an dernier, le PIB mondial était de 74.000 Md$[1] (53.367 Md€).

 

Comme s’interrogeait Lénine: que faire ?

Pour définir une bonne stratégie, un retour en arrière s’impose. Rappelons-nous l’élaboration du protocole de Kyoto en 1997. Les pays n’y ont pas décidé de canaliser 300 Md$ (216 Md€) pour financer 7.700 projets réducteurs d’émissions dans les pays du Sud. C’est pourtant le résultat obtenu en une quinzaine d’années par l’institution du mécanisme pour un développement propre (MDP). A Paris, en 2015, il faudra réinventer le principe d’un tel circuit incitatif de financement, capable de flécher du capital privé vers des investissements bas carbone. Les détails de fonctionnement du mécanisme pourraient être élaborés d’ici 2020, date d’entrée en vigueur de l’Accord.

 

En 20 ans, le MDP n’aura permis d’éviter l’émission que de 8 milliards de tonnes de GES: un an d’émissions chinoises…

Vrai. Cependant cet échec n’est pas imputable au dispositif proprement dit, mais au manque de demande des crédits carbone générés par les projets MDP. Et si le secteur privé international n’a pas eu besoin de ces crédits, c’est que les états n’ont pas imposé de contrainte carbone suffisante à leurs acteurs économiques.

 

Comment inciter les entreprises à financer la décarbonisation?

Première approche possible, on peut envisager d’améliorer le mécanisme pour un développement propre. Mais sans demande en crédits, de telles améliorations n’auront aucun impact. Deuxième approche possible: créer des dispositifs sectoriels.

 

Par exemple?

Lors de la conférence climatique de Varsovie, les états se sont accordés sur le système Redd+. Ce dispositif permet aux pays du Nord devant réduire leurs émissions de bénéficier de crédits d’émission en finançant la protection de la forêt tropicale, qui reste un puits de carbone. On peut imaginer des systèmes analogues dans des secteurs industriels très concentrés comme le secteur électrique, la sidérurgie ou le ciment. De tels dispositifs sont en discussion depuis plusieurs années, mais là également, on achoppe sur la question de la demande.

 

Point de salut donc, du côté de la demande?

Troisième possibilité, ouvrir des canaux favorisant l’offre de financement, en facilitant le refinancement des crédits aux investissements «bas carbone», afin d’engager des changements structurels dans des pans entiers de l’économie. Ces politiques climatiques peuvent être qualifiées de «non conventionnelles», au sens où elles reviennent in fine à créer de la monnaie pour faciliter le crédit aux investissements verts. CDC Climat est en train de recenser les différents systèmes possibles, qui ont été proposés au cours des dernières années par des économistes hétérodoxes ou des financiers alternatifs, mais également par des économistes du FMI.

 

Pourquoi les outils favorisant l’offre de financement sont-ils plus efficaces?

Au cours des dernières années, et en particulier au plus fort de la crise économique et financière, la plupart des zones monétaires (états-Unis, Chine, et même zone Euro) ont utilisé des politiques monétaires accommodantes, non conventionnelles, pour sauver leurs systèmes bancaires, essentiels au fonctionnement de leurs économies, et éviter un risque systémique. La transition énergétique et la lutte contre le changement climatique sont tout aussi essentielles au bon fonctionnement de nos économies. Si l’on a pu agir massivement et rapidement pour sauver le système bancaire, on peut également le faire pour le climat, le jeu en vaut tout autant la chandelle.

 



 

 



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