Climat: l’AIE plaide pour une transformation du secteur pétrogazier

Le 20 janvier 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Le secteur pétrolier n'investit pas assez dans la transition énergétique.
Le secteur pétrolier n'investit pas assez dans la transition énergétique.

 

Les producteurs de pétrole et de gaz n’investissent pas assez en faveur de la décarbonation. Une stratégie nuisible à leurs intérêts, estime un rapport de l’agence internationale de l’énergie, publié ce lundi 20 janvier.

Et si les pétrogaziers participaient à la transition énergétique? Saugrenue, cette recommandation de l’agence internationale de l’énergie (AIE)? Et pourtant. Dans une étude, publiée ce lundi 20 janvier, le club énergie des pays membres de l’OCDE déroule un argumentaire convaincant en faveur d’un véritable verdissement de la stratégie des producteurs d’hydrocarbures.

Car, la transition énergétique patine: 80% de l’énergie primaire mondiale est le produit de la combustion des énergies fossiles, pétrole et gaz naturel en tête. Et malgré de très lourds investissements en faveur de l’éolien et du solaire, les deux tiers de notre électricité sont générés par des centrales au charbon, au fioul et au gaz.

moins de 1% des investissements

Or, malgré les innombrables annonces, le secteur du pétrole et du gaz n’a pas amorcé de virage sur l’aile décarbonée. Depuis 2015, les grandes compagnies consacrent, ensemble, moins de 2 milliards de dollars par an aux énergies renouvelables: moins de 1% de leurs investissements, estime l’AIE. Les champions sont l’ENI italienne, qui a beaucoup investi dans le solaire, Total (nombreuses participations dans les renouvelables) ou la norvégienne Equinor très impliquée dans l’éolien marin. Même pour ces champions, le renouvelable reste marginal: 5% des investissements, à peine.

Majors, compagnies indépendantes et pétroliers nationaux (comme la Saoudienne Aramco) détiennent pourtant de formidables connaissances et de savoir-faire grâce auxquels la décarbonation de l’industrie pourrait être accélérée: captage-stockage de carbone, utilisation des énergies renouvelables dans la production, réduction des fuites de méthane[1], changement de combustible. Sans oublier la suppression des rejets directs de gaz naturel ou du torchage. Important si l’on garde en tête que 15% des émissions de gaz à effet de serre imputable à l’énergie sont le fait de la production de produits raffinés et de gaz naturel (scopes 1 et 2), soit 5,3 milliards de tonnes de GES par an.

l'électricité n'est pas suffisante

Bien sûr, reconnaissent les experts de l’agence basée à Paris, certaines compagnies comme Total, diversifient leurs activités, notamment en se développant dans la distribution d’électricité. Mais cela reste insuffisant, jugent les experts de l’AIE. Pendant de nombreuses années, rappellent-ils, les secteurs des transports consommeront encore des carburants liquides, même avec un développement rapide des véhicules électriques. D’où l’intérêt de développer carburants et combustibles bas carbone, issus de l’hydrogène, du biométhane ou des biocarburants avancés.

Un message qui peine encore à être entendu dans les conseils d’administration. Selon les projections de l’AIE, les compagnies pétrolières devraient voir leurs investissements pétroliers passer de 3.000 à près 5.000 milliards de dollars par an, entre 2018 et 2040. En 2040, le montant des investissements électriques des pétrolier devraient flirter avec les 4.500 Md$: deux fois plus qu’en 2018. Encourageant? Pas vraiment. Car, la réduction des émissions du secteur ne passe pas par une baisse de son intensité carbone, mais par une réduction de sa production d’huile, de gaz et, le cas échéant, de charbon.

stranded assets

Et laisser dans le sol ces hydrocarbures, diminuer l’activité des raffineries et des trains de liquéfaction réduira de facto la valeur des réserves et des installations détenues par les opérateurs. Sous la poussée de politiques publiques défavorables aux énergies fossiles (taxe carbone, par exemple), l’AIE n’estime pas déraisonnable de voir chuter de 6 millions de baril par jour (soit environ 6% par rapport au niveau actuel) le niveau de production de brut au milieu de la prochaine décennie. Pareille décrue pourrait faire chuter de 1.200 milliards de dollars la valeur des actifs pétroliers. De rentables, ces installations deviendraient des actifs pourris, stranded assets.

plafond carbone

Consommer les réserves prouvées d’énergies fossiles relâcherait plus de 3.000 milliards de tonnes de CO2: 5 fois le plafond qui nous est alloué pour stabiliser le réchauffement à 1,5°C. Si nous voulons atteindre cet objectif fixé par l’Accord de Paris, nous ne pouvons plus consommer que 40% des réserves pétrolières et gazières et 13% des gisements connus de charbon. Ce serrement de ceinture serait particulièrement préjudiciable aux compagnies pétrolières nationales, telles la vénézuélienne PDVSA, qui détiennent les réserves d’énergies fossiles les plus importantes et sont les plus dépendantes de leurs exportations d’énergies fossiles.

Mal engagée, la transition climatique du secteur pétrogazier n'est pas seulement vitale pour le climat, elle l'est aussi pour ses actionnaires et des contribuables de nombreux pays.




[1] Le méthane a un pouvoir de réchauffement global 28 fois plus puissant que celui du CO2.