Climat, biodiversité: vers un mariage de raison?

Le 29 novembre 2019 par Romain Loury
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Les forêts, à la croisée du climat et de la biodiversité
Les forêts, à la croisée du climat et de la biodiversité
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Le climat dans un coin, la biodiversité dans l’autre: jusqu’alors, c’est cette approche en silo qui a prévalu, aussi bien en matière scientifique que décisionnelle. A quelques jours de la COP25 de Madrid, des voix d’élèvent pour resserrer les liens, et éviter que les solutions de l’une ne nuisent à l’autre.

Depuis leur création en 1992, les trois conventions de Rio (climat, biodiversité, désertification)[i] ont chacune suivi leur chemin, rythmé par les COP annuelles pour la première, bisannuelles pour les autres. «La logique était bonne: il s’agissait de découper un problème complexe en trois courants, pour le rendre plus gérable. Si une seule convention avait été mise en place, on ne s’en serait jamais sorti», estime Alexandra Deprez, chercheuse à l’Iddri[ii] spécialisée sur le climat et les négociations internationales.

Idem du côté de l’expertise scientifique, chapeautée par le Giec pour le climat (depuis 1988), par l’IPBES[iii] pour la biodiversité (depuis 2012). Si force est de reconnaître que ce découpage a eu du bon, ces conventions ont aussi largement favorisé une approche en silo, aussi bien au niveau scientifique que politique.

Certes, «les communautés scientifiques s’écoutent, interagissent, mais sont différentes», constate le président de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB), Jean-François Silvain. «Tout le monde est assez conscient du problème, il y a des frémissements afin de voir dans quelle mesure on peut abattre ces murs», ajoute-t-il.

Des scénarios +1,5°C peu souhaitables

Car cette approche séparée, aussi fructueuse soit-elle, a peut-être atteint ses limites. C’est ce que suggère une étude publiée en novembre par l’Iddri, dans laquelle Alexandra Deprez et ses collègues ont croisé deux rapports du Giec -l’un sur l’usage des terres, publié en août, l’autre sur l’objectif d’un réchauffement limité à +1,5°C, d’octobre 2018-, et l’évaluation mondiale de la biodiversité, publiée en mai par l’IPBES.

Cette analyse croisée fait apparaître quelques constats frappants. Les chercheurs y mettent notamment l’accent sur l’un des scénarios proposés par le Giec, qui évoque la possibilité de maintenir un réchauffement inférieur à +1,5°C sans limiter les émissions dans l’immédiat, puis en ayant massivement recours à la bioénergie avec captage et stockage de CO2 (BECSS). Et ce à une telle échelle qu’un tiers des terres agricoles mondiales seraient utilisées pour cette bioénergie, mettant à mal la biodiversité et la sécurité alimentaire.

Certes, il ne s’agit que d’un scénario parmi d’autres proposés par le Giec. «Si on croise les trois rapports, et donc en intégrant la biodiversité, notre conclusion est qu’il faut réduire les émissions dès aujourd’hui, et le plus massivement possible», explique Alexandra Deprez. Cette étude n’en pointe pas moins l’une des failles majeures du silotage, qui peut conduire à proposer aux décideurs des scénarios très ambigus, vertueux pour le climat, mais bien peu pour le reste.

Partager des constats, mais surtout des solutions

Selon l’Iddri, chacune des deux communautés scientifiques doit faire un pas vers l’autre. Côté climat: tout scénario visant à limiter la hausse des températures en-dessous de +1,5°C doit être «compatible avec la biodiversité et la sécurité alimentaire». Et côté biodiversité, il ne s’agit pas seulement d’évaluer les effets du réchauffement sur le déclin des espèces, mais aussi ceux des mesures d’atténuation climatique.

Selon Jean-François Silvain, «les solutions peuvent converger, ou diverger. Par exemple, nous convergeons sur la réduction du gaspillage alimentaire et sur les changements de régimes alimentaires. Mais beaucoup moins sur le stockage de carbone, sur le développement des technologies énergétiques ou sur l’afforestation qui consisterait en plantations monospécifiques. Il faut absolument qu’il y ait une meilleure coordination sur ces questions».

«Tant dans la recherche que dans la décision politique, c’est le moment de mettre sur la table de nouvelles options allant vers une meilleure coordination entre le Giec et l’IPBES, ainsi qu’un rapprochement des trois conventions sous l’égide du PNUE [Programme des Nations unies pour l’environnement]», juge le président de la FRB.

La FRB favorable à une collaboration accrue

Dans une tribune publiée en octobre, la fondation avance ainsi plusieurs pistes afin d’accroître les interactions. Plutôt qu’une fusion pure et simple, ou un chapeautage des trois conventions par une structure de coordination, la FRB penche pour «une collaboration opérationnelle entre tous les organes d’appui scientifiques et techniques et les plateformes d’expertise scientifique comme le Giec et l’IPBES».

Selon la FRB, «aucun rapport de l’une des plateformes scientifiques ne [devrait être] publié sans avoir bénéficié de la validation des autres groupes d’experts». «Cela peut passer par la publication de rapports communs, ou par une évaluation a posteriori des recommandations à destination des États», afin d’exclure toute solution portant atteinte aux enjeux de lutte contre le changement climatique, de lutte contre l’érosion de la biodiversité ou de lutte contre la désertification.

Des premiers pas prometteurs

Une convergence semble sur le point de s’opérer: lors de la COP25 de Madrid, la question d’une meilleure coordination entre les conventions de Rio fera l’objet d’une table ronde. Et lors de sa septième session plénière, qui s’est tenu au printemps à Paris, l’IPBES a approuvé, parmi ses projets prioritaires, l’élaboration d’un document technique portant sur «les synergies possibles» entre atténuation climatique et conservation de la biodiversité, s’appuyant sur les travaux du Giec.

Selon Jean-François Silvain, «un mouvement de fond se lève en faveur de la biodiversité, à nous de saisir les opportunités de 2020». En particulier le congrès mondial de la nature, en juin à Marseille, mais surtout la COP15 de la CBD, qui se tiendra en octobre à Kunming (Chine): «il faut que cette mobilisation soit encore plus marquée, afin que le développement soit compatible aussi bien avec la lutte contre le changement climatique qu’avec la protection de la biodiversité».

La biodiversité enfin traitée à égalité? Début novembre, lors d’un déplacement en Chine, Emmanuel Macron a lancé avec le président Xi Jinping l’Appel de Pékin, mettant les deux sujets du climat et de la biodiversité sur un pied d’égalité. Jusqu’alors, le premier avait souvent pris le pas sur le second dans les déclarations politiques. Les entreprises semblent aussi prendre le train en marche: lors du sommet Action Climat, qui s’est tenu fin septembre à New York, 19 grandes entreprises, dont Danone, Nestlé, L’Oréal, Google, Unilever et L’Oréal, ont lancé la coalition OP2B, pour One Planet Business for Biodiversity. Son but: «apporter des solutions concrètes pour transformer les systèmes agricoles et alimentaires, via des chaînes d’approvisionnement plus durables, pour préserver la biodiversité».


[i] La Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), la Convention sur la diversité biologique (CDB) et la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (CNULD)

[ii] Institut du développement durable et des relations internationales

[iii] Giec: Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. IPBES: Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques

 



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