Christian de Perthuis: intégrer le capital naturel dans l'économie réelle

Le 24 octobre 2013 par Valéry Laramée de Tannenberg
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
Christian de Perthuis préside le comité pour la fiscalité écologique.
Christian de Perthuis préside le comité pour la fiscalité écologique.

En plein débat parlementaire sur le projet de loi de finance 2014, deux économistes proposent, dans un livre très pédagogique , de faire redémarrer la croissance autrement. Pour y parvenir, Christian de Perthuis et Pierre-André Jouvet préconisent d’intégrer les externalités environnementales dans le système économique. Fondateur de la chaire d’économie du climat, Christian de Perthuis nous en dit plus.

 

Ni décroissance, ni relance classique keynésienne ne trouvent grâce à vos yeux pour relancer l’économie…

Il y a deux versions de la décroissance. La première prône la baisse d’activité pour tous, au nom d’un hypothétique accroissement du bien-être. Cela nous semble totalement inadapté à la situation, notamment celle des pays en développement. Quand la moitié de la population n’a pas accès aux biens et aux services essentiels, cela n’a pas de sens de prôner le recul de la production. L’autre version est plus subtile. Elle vise à décroître au Nord pour permettre au Sud de décoller. Un peu comme si dans un jeu de bases communicants on libérait des marges dans les pays pauvres en réduisant notre activité. Cette vision rappelle les immenses gaspillages de ressources générés par nos modes de consommation. Mais elle n’est pas réaliste. Ce n’est pas en arrêtant notre croissance qu’on va faciliter le développement au Sud mais en la redéployant vers de nouveaux modèles.

 

Le programme des nations unies pour l’environnement milite pour une croissance verte.

L’intention est bonne, mais tant qu’on ne définit pas avec rigueur le concept, on risque tout juste de verdir les modes de croissance passés ou de rester dans le domaine du slogan. La croissance verte consiste à inclure le capital naturel comme facteur de production au même titre que le capital ou le travail. Ce capital est un système complexe de fonctions régulatrices dans lequel nous devons investir plutôt que de le considérer comme une mine inépuisable de richesses. Pour sortir du marasme dans lequel nous baignons depuis 2008, nous devons radicalement changer de logiciel pour créer des espaces de croissance, dans nos pays qui n’en ont plus.

 

Certes, mais comment?

Les économistes considèrent le capital naturel comme un stock limité de ressources dont la rareté pèsera, à terme, sur la croissance. Un exemple. Les stocks d’énergies fossiles sont, certes, limités. Mais nous aurons totalement déréglé le climat, avec ce que cela implique pour nos sociétés, bien avant d’avoir épuisé les gisements de charbon, de pétrole et de gaz. Ce qui doit donc primer sur la gestion de la rareté des ressources, c’est la prise en compte du système de régulation climatique qui est l’un des éléments essentiels du capital naturel. Il faut donc que les économistes représentent le capital naturel comme un ensemble de système de régulation, le climat, la biodiversité, le cycle de l’eau ou de l’azote, qui permettent la reproduction des ressources. Pour revenir au climat et à l’énergie, plus que de préparer l’après pétrole, la transition énergétique doit consister à investir dans l’économie bas carbone pour préserver la fonction régulatrice de l’atmosphère. En faisant ainsi on peut économiser 25% du PIB demain en investissant probablement moins de 1% du PIB mondial, d’après les estimations de l’économiste britannique Stern.

 

Concrètement, comment fait-on?

Voilà des années que nous cherchons des moyens pour financer la rénovation thermique des bâtiments. Cette quête du Graal a échoué par manque de vision globale. Pour simplifier, nous ne cherchons que de l’argent pour financer les travaux d’isolation. Or, la rénovation du bâtiment — gros gisement d’emplois et de richesses — sera infiniment moins coûteuse, si nous tarifons correctement le prix de l’énergie en fonction de ses impacts sur l’environnement et le climat. A partir du moment où il devient moins cher d’économiser l’énergie que de la consommer, les travaux d’isolation des logements et des bureaux seront rentables et donc aisément finançables. Ce n’est pas le cas maintenant.

 

Vous militez donc pour une réforme de la fiscalité de l’énergie.

Oui, mais pas seulement. Nous devons progressivement faire évoluer la fiscalité. Aujourd’hui, elle frappe le travail et le capital. Demain, elle devra, en priorité, taxer les activités polluantes, émissions de gaz à effet de serre comprises. Nous devons aussi repenser le soutien public à la transition énergétique. Nos pays ne sont plus capables de porter, à bout de bras, les énergies renouvelables, comme nous le faisons avec les tarifs d’achat de l’éolien ou du photovoltaïque. C’est coûteux pour la société, comme le prouve la hausse régulière de la CSPE et peu inefficace économiquement. Il suffit de regarder les dizaines de milliers d’emplois détruits, en Europe, dans ces deux secteurs. La réforme du système économique, telle que nous l’appelons de nos vœux, doit financer la mutation de notre système de distribution d’énergie vers des organisations décentralisées et interactives, propices à l’émergence d’énergies de flux et d’innovations locales. Cette transition doit aussi contribuer à la préservation de la biodiversité, notamment en réduisant l’artificialisation des sols.

 

Qui peut investir dans la biodiversité?

De nombreux secteurs ont intérêt à conjuguer protection de la biodiversité et production intensive, telle l’agriculture, la pharmacie, la parfumerie ou l’agro-alimentaire.

 

Intégrer le capital naturel à l’économie: est-ce une réforme socialement acceptable?

La croissance «verte» n’est pas socialement juste, par nature, contrairement à ce que suggèrent ses hérauts. Elle pourrait même être très inéquitable comme le sont du reste nombre de mesures environnementales.  Pour être acceptable, elle doit respecter deux principes fondamentaux: s’accompagner d’une importante redistribution vers les ménages à faible revenu et être mise en œuvre dans le cadre d’une gouvernance qui assure la transparence et le débat sur nos choix collectifs. Par ailleurs la tarification de l’environnement ne doit pas conduire à une hausse des prélèvements obligatoires, ce qui implique que la fiscalité vert se substitue aux impôts existants et ne s’y ajoute pas.

 

Vous présidez le Comité de la fiscalité écologique. Ses membres sont-ils sur la même longueur d’onde que les auteurs du Capital Vert?

Sur le fait de ne pas augmenter la charge fiscale il y a consensus. En revanche, sur l’intérêt d’une fiscalité incitative et sur les modes de sa redistribution, le débat reste vif! 



A suivre dans l'actualité :

Sites du groupe

Le blog de Red-on-line HSE Compliance HSE Vigilance HSE Monitor

Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus