Chlordécone: petits discours pour grand «fléau»

Le 17 octobre 2019 par Romain Loury
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Un pesticide utilisé en masse dans les bananeraies antillaises
Un pesticide utilisé en masse dans les bananeraies antillaises

Fin septembre 2018, le président Emmanuel Macron reconnaissait la responsabilité de l’Etat dans la contamination généralisée des Antilles par la chlordécone. S’il est question d’un quatrième plan chlordécone renforcé post-2020, les nouvelles mesures, au-delà de l’indemnisation des professionnels ayant développé une maladie, sont rares.

«Un scandale environnemental» selon le ministre Didier Guillaume (agriculture), un «fléau, le fruit d’un aveuglement collectif» pour la ministre Agnès Buzyn (santé): auditionnés du lundi 14 au jeudi 17 octobre par la commission d’enquête parlementaire sur le chlordécone et le paraquat, les deux ministres, ainsi que leurs collègues de la recherche (Frédérique Vidal) et des outre-mer (Annick Girardin), n’ont pas économisé leur compassion vis-à-vis d’un territoire durement pollué, où l’on estime que 90% de la population est imprégnée de chlordécone.

Interdite seulement en 1993 en France (en 1976 aux Etats-Unis), avec possibilité d’utiliser des stocks résiduels par la suite, la chlordécone a été utilisée en masse pour lutter contre le charançon du bananier. Or plusieurs travaux récents ont montré que ce produit, cancérogène possible et perturbateur endocrinien, était lié à un risque accru de cancer de la prostate, ainsi qu’à des troubles du développement des enfants.

Une homologation encore nébuleuse

Objet de la commission d’enquête, présidée par le député martiniquais Serge Letchimy, mettre en lumière la gestion de cette crise sanitaire et environnementale par l’Etat français. A commencer par les conditions de l’autorisation de ce produit, sur lesquelles planent encore de nombreuses zones d’ombre. Exemple frappant: lors d’une précédente commission parlementaire, en 2005, le ministère de l’agriculture avait été incapable de remettre la main sur les documents d’autorisation!

Cette négligence est désormais réparée, comme l’a annoncé Didier Guillaume jeudi 17 octobre: suite à un travail de recherche mené dans diverses archives, la direction générale de l’alimentation (DGAL) a enfin retrouvé ces documents égarés, transmis dans leur «quasi-totalité» à la commission. «Il y a eu des déménagements, des réorganisations, une organisation des archives qui n’était peut-être pas optimisée (…) mais il n’y a pas eu volonté de cacher tout cela», a assuré le ministre.

Une indemnisation des travailleurs, sans exceptionnalité

Quant aux mesures prises pour répondre à cette contamination, elles s’articulent, depuis le premier plan chlordécone (2008-2010) et alors qu’un quatrième est en préparation pour l’après-2020, autour de plusieurs axes: une meilleure compréhension et caractérisation de la contamination des eaux et des sols, «zéro chlordécone dans l’alimentation», accompagnement des populations, notamment en termes de prévention.

Quant à l’indemnisation de la population, elle se restreindra bien à celle des travailleurs tombés malades après exposition à la chlordécone –ce qu’avait déjà indiqué Emmanuel Macron fin septembre 2018. Le dispositif n’aura toutefois rien d’exceptionnel: le sujet sera intégré au fonds d’indemnisation des travailleurs victimes des pesticides, mesure prévue dans le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS 2020), comme d’autres pesticides.

D’ici la fin de l’année, l’Inserm et l’Anses[i] rendront d’ailleurs leur expertise, en vue d’une révision des tableaux de maladies professionnelles, qui pourrait, pour la première fois, inclure le lien entre chlordécone et cancer de la prostate.

En l’absence d’une inscription au tableau des maladies professionnelles, «cette reconnaissance est déjà possible, mais elle nécessite des actions très longues et au cas par cas», rappelle Agnès Buzyn. Selon Serge Letchimy, seuls 5% des demandes aboutiraient actuellement à une indemnisation.

Une cartographie qui traîne

Autre volet, celui de la cartographie des sols, dont force est d’admettre qu’elle est encore peu avancée. Selon les chiffres livrés par Didier Guillaume, qui évoque de premières mesures dès 2004, seuls 15.244 hectares (sur 36.500 de terres agricoles) ont été cartographiés en Martinique, et 3.470 hectares (sur environ 52.000 hectares) en Guadeloupe.

«C’est très compliqué, pour des raisons juridiques, d’un point de vue de la propriété privée», ces mesures du sol n’étant pas obligatoires, a expliqué le ministre de l’agriculture. «Cartographier l’ensemble des sols sera compliqué, mais nous souhaitons avancer», a-t-il ajouté. Quant à la possibilité de rembourser aux agriculteurs le dosage de chlordécone dans les sols, «je pourrais vous dire que j’y suis favorable, mais c’est du domaine de l’interministérialité», a déclaré Didier Guillaume.

Il ne semble, de même, pas question d’indemniser les producteurs touchés par des interdictions de vente en raison d’un taux de chlordécone trop élevé dans leurs produits: «nous ne participerons pas au financement des carcasses [de viande, ndlr] qui partent à l’abattoir. Nous voulons changer les pratiques à partir de l’amont, que l’éleveur parvienne à un élevage le plus sain possible». En la matière, l’Etat verse chaque année 600.000 euros pour l’accompagnement des agriculteurs et des pêcheurs, a rappelé Didier Guillaume.

Souvent très remonté, Serge Letchimy s’est étonné que le sujet de la chlordécone ne soit pas érigé en «priorité stratégique nationale», notamment en matière de recherche. Interpelée avec vigueur à ce sujet, la ministre de la recherche Frédérique Vidal penche pour sa part, outre le plan chlordécone, pour un volet spécifique dans le prochain plan national santé environnement (PNSE4), actuellement en cours d’élaboration.

Le rapport sera rendu public le 4 décembre.



[i] Inserm: Institut national de la santé et de la recherche médicale. Anses: Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.

 



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