Chlordécone : le ministère de l’agriculture épinglé

Le 25 août 2010 par Sabine Casalonga
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De graves accusations sont portées contre le ministère de l’agriculture pour sa gestion du dossier chlordécone dans les Antilles des années 70 à 90, dans deux rapports de l’Anses et de l’Inra publiés mardi 24 août. En dépit des signaux d’alerte sanitaires et environnementaux, la priorité a été donnée aux intérêts économiques. Les auteurs appellent à en tirer des leçons.

 

« Une situation de juge et partie ». Telle est l’accusation principale portée à l’encontre du ministère de l’agriculture pour avoir autorisé l’usage du chlordécone aux Antilles françaises durant deux décennies. Il aurait privilégié les intérêts des producteurs de bananes au détriment de l’environnement et de la santé publique.

Ces accusations ne sont pas nouvelles, mais elles sont formulées pour la première fois par des chercheurs issus d’organismes de recherche, l’ex-Afsset (désormais Anses) et l’Inra, placés sous la tutelle de ce même ministère. Révélés dès hier par l’AFP et Le Monde, les rapports d’analyse socio-historique de l’autorisation du chlordécone en France de 1968 à 2008 (1, 2) s’inscrivent dans le cadre du Plan d’action chlordécone 2008-2010. 

Le chlordécone a été utilisé comme traitement insecticide contre le charançon dans les bananeraies de Guadeloupe et Martinique de 1968 à 1993, date de son interdiction après dérogation (1990 en France métropolitaine). Il était pourtant interdit depuis 1976 aux Etats-Unis, suite à la pollution causée par l’incident en 1975 dans l’usine de production d’Hopewell et d’effets toxiques chez ses ouvriers. Depuis les années 2000, de nombreuses études ont montré la contamination de l’eau, des sols et des aliments par des résidus de cette substance dans les Antilles, et ses impacts sur la santé sont également suspectés (voir le JDLE du 23 juin 2010).

Matthieu Fintz, politologue et auteur du premier rapport, rappelle qu’en 1969 une première demande d’autorisation du chlordécone avait été rejetée en raison de sa toxicité et de sa persistance dans l’environnement. Pourtant, suivant l’avis de la Commission des toxiques - où siègent les producteurs de pesticides et les représentants agricoles -, le ministre de l’agriculture délivre, en février 1972 et pour une durée d’un an, une autorisation provisoire de vente du chlordécone, sous la dénomination commerciale de Kepone. Cette autorisation n’a été réexaminée et renouvelée qu’en 1976. Matthieu Fintz précise cependant qu’une telle situation n’était pas exceptionnelle, compte tenu du nombre élevé de substances à réévaluer durant cette période.

Suite à l’incident d’Hopewell, des centaines d’articles scientifiques mentionnant les effets toxiques du chlordécone sont publiés « et le cas du Kepone devient l’une des affaires environnementales les plus médiatisées de la fin des années 1970 ». La substance est d’ailleurs classée cancérigène possible en 1979. « On peut s’étonner que les responsables économiques et administratifs qui gèrent cette question en France n’aient pas été informés non seulement de cet incident, mais aussi de tout ce que l’on apprend sur cette molécule à cette occasion », souligne Pierre-Benoît Joly,  directeur de recherche à l’Inra et auteur du second rapport.

Plus surprenant encore, une nouvelle autorisation est accordée en 1981 à un nouveau produit commercial, le Curlone, contenant 5 % de chlordécone, exactement comme le Kepone. Cette autorisation aurait été relancée par les grands planteurs des Antilles confrontés à des invasions de charançons et à l’épuisement des stocks de Kepone. « Ce point est assez énigmatique car, comme indiqué précédemment, le procès verbal de la Commission des toxiques est introuvable. Le témoignage rétrospectif d’un membre de la Commission confirme l’influence des intérêts économiques dans la délibération », pointe le rapport.

Au final, et s’appuyant sur les point cités précédemment, le rapport de Pierre-Benoît Joly dénonce « de véritables anomalies dans le cadre d’une approche de prévention ». Sont montrés du doigt l’absence de « séparation nette entre l’évaluation et la gestion » des risques, le « monopole de compétences » du ministère de l’agriculture « qu’il ne partage ni avec l’environnement ni avec la santé ». Une telle prise en compte des intérêts des filières de production a pu reléguer la défense de l’environnement et de la santé publique au profit des seuls intérêts économiques, mais aussi retarder la mise en place de méthodes alternatives de protection des cultures, résume le sociologue.

François Veillerette, président du Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF) et auteur de l'ouvrage « Pesticides, révélations sur un scandale français », salue ces rapports qui apportent «une vision critique officielle » et confirment le scandale qu’il dénonce depuis des années. Il souligne également « un juste retour des choses pour le professeur Belpomme ». Le cancérologue avait été en effet fortement critiqué suite à la publication d’un rapport alarmiste en 2007 sur les risques sanitaires du chlordécone, qui contenait des erreurs scientifiques. Cependant, note le rapport, «la plupart des protagonistes s’accordent pour considérer que l’affaire Belpomme a relancé le dossier et qu’elle est à l’origine du Plan d’action gouvernemental ».

Un tel scandale pourrait-il se reproduire aujourd’hui?

Pierre-Benoît Joly considère que les anomalies dénoncées ont en partie disparu « du fait de la réforme de l'évaluation des pesticides et des produits chimiques », mais il estime « qu’il y a encore beaucoup à faire concernant le développement des alternatives aux pesticides et le suivi des pratiques ». « Il faut se doter de dispositifs sérieux de contrôle, observation des pratiques, suivi épidémiologique,... Il faut aussi apprendre à écouter les signaux faibles », précise-t-il.

Le président du MDRGF estime que ces conclusions doivent servir de leçon et appelle à une refonte des procédures d’homologation des pesticides qui devraient dépendre, selon lui, des trois ministères de l’agriculture, de la santé et de l’environnement, et non du seul ministère de l’agriculture. « Il reste beaucoup à faire. L’homologation des pesticides se fait encore dans une totale opacité, comme nous le constatons dans le dossier du Round-up », ajoute-t-il.

 

Télécharger les rapports

 

(1) « L’autorisation du chlordécone en France 1968-1981 », Matthieu Fintz, Afsset (décembre 2009)

(2) « La saga du chlordécone aux Antilles françaises - Reconstruction chronologique 1968-2008 », Pierre-Benoît Joly, INRA, Sens, Ifris (juillet 2010)



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