Chlordécone: l’Assemblée pointe la responsabilité de l’Etat

Le 26 novembre 2019 par Romain Loury
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La Martinique, hautement contaminée
La Martinique, hautement contaminée
DAAF Martinique

La responsabilité de l’Etat est «avérée» dans la pollution au chlordécone qui frappe la Guadeloupe et la Martinique, conclut la commission d’enquête parlementaire dans son rapport adopté mardi 26 novembre. Face à cette imprégnation durable, les députés appellent l’Etat à accroître son soutien, aussi bien sur la santé, l’agriculture que la pêche.

Après six mois d’auditions et plus de 150 personnes entendues, dont les quatre ministres concernés, la commission d’enquête présidée par Serge Letchimy (socialistes et apparentés, Martinique), relative à cet insecticide autorisé jusqu’en 1993 dans les bananeraies antillaises, a adopté son rapport, dont l’intégralité sera publiée lundi 2 décembre.

Premier constat: «la responsabilité de l’Etat est avérée», estime la commission dans un résumé publié mardi 26 novembre. «L’Etat connaissait, dès 1972, la dangerosité de la molécule, avec son caractère persistant dans l’environnement. Malgré les remontées de terrain, différents rapports rendus par des autorités scientifiques, et l’accident de Hopewell (Virginie) en 1976[i], l’Etat a poursuivi les autorisations de vente du chlordécone, jusqu’en 1993», poursuivent les députés.

«Surtout, malgré les alertes successives, l’Etat n’a pris conscience que trop tardivement de la pollution, et les moyens mis en œuvre ont été trop tardifs, avec un premier plan chlordécone en 2008, soit presque 20 ans après la fin de l’utilisation du produit», ajoutent-ils. Le rapport n’exempte pas pour autant les groupements de planteurs et les industriels, ainsi que «certains élus», qui ont soutenu l’utilisation de ce produit.

Suivi sanitaire renforcé

Si lors d’un déplacement aux Antilles en septembre 2018, le président Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de l’Etat dans ce désastre sanitaire et écologique, la commission d’enquête recommande d’aller plus loin: «suivi sanitaire systématique» des personnes les plus exposées, mobilisation des professionnels de santé pour accompagner les populations les plus à risque, mise en place d’un «réseau d’éducation sanitaire et de prévention».

A ce jour, la reconnaissance de l’Etat, d’un point de vue sanitaire, se limite à la prochaine inscription du chlordécone sur les tableaux des maladies professionnelles. Un travail est actuellement en cours à ce sujet à l’Inserm et à l’Anses. L’indemnisation des effets sanitaires (cancer de la prostate chez l’adulte, troubles du développement chez les enfants, etc.) ne portera donc que sur les professionnels, pas sur la population générale.

Accompagnement accru pour les producteurs

Pour l’agriculture et la pêche, lourdement impactée par cette pollution chimique, la commission d’enquête propose de mettre en place des zones d’interdiction pour les cultures sensibles (légumes-racines, cucurbitacées) dans les zones fortement imprégnées, en contrepartie d’un «accompagnement financier et logistique» de l’Etat. Ou encore de «mobiliser les aides d’Etat à la pêche pour permettre la modernisation et le renouvellement des flottes de pêche», obligées d’aller plus au large, au-delà des zones d’interdiction de pêche.

En matière de recherche, le rapport propose d’ériger la pollution au chlordécone comme «priorité stratégique». Cette demande a fait l’objet d’échanges houleux avec la ministre de la recherche, Frédérique Vidal, qui lui préfère, outre le plan chlordécone, un volet spécifique dans le prochain plan national santé environnement (PNSE4), en cours d’élaboration.

En termes de politique publique, dont le rapport évoque les «défaillances», il propose la nomination d’un délégué interministériel dédié au chlordécone, ainsi que la mise en place d’un Comité stratégique en Guadeloupe et Martinique, «pour évaluer l’application et le déploiement des actions dans le territoire», et qui regroupera les collectivités, les services de l’Etat et les associations. De plus, un conseil citoyen permettrait de «porter des propositions au gouvernement et d’évaluer son action et son déploiement».



[i] L’accident de cette usine de Life Sciences, qui produisait du chlordécone pour le compte d’Allied Chemicals, s’est en réalité produit en juillet 1975. Suite à cet accident, plusieurs employés ont développé des troubles neurologiques. Sur les 113 employés examinés, 62 étaient contaminés par l’insecticide.