Chlordécone aux Antilles: une bien timide reconnaissance

Le 28 septembre 2018 par Romain Loury
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A la Martinique, une forte contamination des sols
A la Martinique, une forte contamination des sols
DAAF Martinique

En déplacement en Martinique, Emmanuel Macron a reconnu, jeudi 27 septembre, la responsabilité de l’Etat dans la contamination généralisée des Antilles par la chlordécone. N’ouvrant la voie qu’à de possibles indemnisations pour les travailleurs agricoles exposés, cette reconnaissance s’avère a minima.

Interdit aux Etats-Unis en 1976, ce pesticide utilisé contre le charançon du bananier ne l’a été en France qu’en 1993 -avec possibilité d’utiliser les stocks résiduels, ce qui a été le cas jusqu’au début des années 2000. Le résultat d’une étrange permissivité des gouvernants vis-à-vis de ce produit fortement persistant dans l’environnement et dont les effets sanitaires ne sont plus à démontrer.

Environnement, population: contamination généralisée

Alors que leurs eaux et leurs sols sont fortement contaminées par la chlordécone, plus de 90% la population adulte de Guadeloupe et de Martinique est imprégnée par le produit, selon des données de Santé Publique France.

En 2010, de premiers résultats de l’étude Karuprostate révélaient un lien entre imprégnation à la chlordécone et cancer de la prostate. Quant à l’étude Timoun, elle a montré, chez les enfants les plus imprégnés, des effets tels que naissances prématurées, baisse du QI, troubles du comportement et de la motricité.

L’Etat a longtemps joué la carte du déni, notamment en 2007 lors de la parution d’un rapport du Pr Dominique Belpomme. Face à l’accumulation des preuves, il a rapidement changé d’attitude. Et après trois plans chlordécone, dont l’actuel court de 2014 à 2020, Emmanuel Macron a franchi une nouvelle étape, jeudi lors d’un déplacement en Martinique.

Maladie professionnelle, et rien d’autre

Le président a ainsi annoncé l’ouverture d’une procédure permettant de reconnaître l’exposition à la chlordécone comme maladie professionnelle. D’ici à mars 2019, l’Inserm et l’Anses(1) rendront un rapport définissant le seuil d’exposition qui ouvrira droit à une indemnisation. Restera ensuite à fixer le niveau de prise en charge.

En revanche, rien de tel pour la population générale, pourtant contaminée dans sa quasi-totalité: «si je disais qu’on va indemniser tout le monde, c’est impossible même budgétairement et ce serait irresponsable», a déclaré Emmanuel Macron. Et, qui sait, cela pourrait ouvrir la boîte de Pandore pour d’autres produits autorisés par l’Etat malgré une toxicité largement connue.

La chlordécone, «ce n’est pas bon»

Révélateur des hésitations de l’Etat face à des dégâts sanitaires dont il porte une lourde responsabilité, le discours du président s’avère parfois difficile à décrypter. Car d’une part, «la pollution à la chlordécone est un scandale environnemental. C’est le fruit d’une époque désormais révolue (…), d’un aveuglement collectif».

D’autre part, «il n’y a pas aujourd’hui de preuve scientifique établie» entre la forte incidence locale de cancers de la prostate en Martinique et Guadeloupe et l’exposition à la chlordécone. Pour finir par «ce qui est établi, c’est que ce n’est pas bon».

Une part attribuable inconnue

Si les études Timoun et Karuprostate confirment un lien entre exposition à la chlordécone et divers effets sanitaires, elles n’indiquent pas quelle part de ces troubles est attribuable au pesticide dans la population. Ainsi, nul ne sait dans quelle mesure le pesticide est responsable de la surincidence du cancer de la prostate dans les Antilles françaises, où il est deux fois plus fréquent qu’en France métropolitaine.

Le problème est compliqué par le fait que les populations d’origine africaine ont, génétiquement, un risque accru de cancer de la prostate. Or l’incidence de cette maladie est similaire chez les populations noires d’autres pays, par exemple aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, sans empoisonnement massif à la chlordécone, rappelait Santé Publique France en 2016.

Ce qui ne disculpe évidemment pas la chlordécone, loin de là. Pour cela, rien n’empêche de calculer, au-delà de ces effets ethniques, la part attribuable de la chlordécone dans les cancers de la prostate aux Antilles.

Rien, vraiment? Comme l’indiquait Santé Publique France en 2016, l’étude Karuprostate, «qui visait la production de nouvelles connaissances pour améliorer l’évaluation quantitative des risques sanitaires et orienter les politiques publiques de prévention n’a pas, à ce jour, pu être totalement finalisée faute de financements, notamment son volet Madiprostate en Martinique».

«Faute de financements», l’Etat s’empêche donc de connaître la responsabilité réelle de la chlordécone. Lancée en 2013, Madiprostate a en effet vu ses financements lui être retirés en 2014 par l’Institut national du cancer (Inca)… alors dirigé par Agnès Buzyn, désormais ministre de la santé.

(1) Inserm: Institut national de la santé et de la recherche médicale; Anses: Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail



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