Ces Etats qui ne veulent pas mourir

Le 06 novembre 2017 par Valéry Laramée de Tannenberg
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
Les Etats îliens sont menacés par la montée du niveau des mers.
Les Etats îliens sont menacés par la montée du niveau des mers.
VLDT

Fidji, Marshall, Maurice subissent de plein fouet les conséquences du changement climatique. Trois Etats-îles dont la pérennité est menacée à plus ou moins court terme.

 

Jusqu’ici, les conférences des parties –ce parlement mondial du climat– étaient organisées dans des Etats où la question des conséquences du réchauffement ne se posait pas vraiment. Certes, la COP 23 aura pour cadre Bonn, l’ancienne capitale de la République fédérale allemande (RFA), mais sera présidée par le gouvernement des Iles Fidji, un Etat en cours d’engloutissement par le Pacifique.

28 cyclones

Situé à 2.000 kilomètres au nord-est de la Nouvelle-Zélande, l’archipel des Fidji (330 îles) abrite 900.000 habitants sur une centaine d’îles. Conséquence de la dilatation thermique du Pacifique, causée par le réchauffement, le niveau de l’océan s’élève de 6 millimètres par an. Outre l’érosion du littoral et la contamination par l’eau salée des nappes phréatiques, la montée du Pacifique fragilise considérablement les Fidji lors de tempêtes ou d’ouragans. «Entre 1970 et 2010, nous avons subi 28 cyclones, dont la puissance n’a cessé de s’accroître», se désole Joshua Wycliffe, secrétaire d’Etat à l’environnement. L’acidification de l’océan menace en outre la survie des récifs coralliens qui protègent les îles de la houle et des tempêtes et abritent de nombreuses espèces de poissons.

Le dialogue de Talanoa en action à la COP 23. C’est une coutume fidjienne qui devrait faire évoluer les tractations diplomatiques. Pour régler un problème frappant l’ensemble de la communauté, ses responsables «s’assoient ensemble, partagent leurs expériences, en respectant l’expression des uns et des autres. Ensuite, ils conviennent ensemble des solutions à mettre en œuvre», résume Nazhat Shameen Khan.

En février 2016, le cyclone Winston a tué 44 personnes et détruit de nombreuses habitations et infrastructures. Le coût des dégâts a été évalué à 1,4 milliard de dollars (1,2 Md€): le tiers du PNB fidjien. Par les destructions matérielles qu’il occasionne, la réduction des réserves d’eau douce et la diminution des rendements agricoles, le réchauffement ampute déjà les Fidji de 4% de leur PIB chaque année. «A nous seuls, nous concentrons bon nombre de problèmes climatiques de la planète», résumait en juillet Franck Bainimarama, Premier ministre des Fidji et président de la COP 23.

Agriculture menacée

C’est presque un euphémisme. «Il est important de comprendre que le changement climatique menace notre agriculture. Quant à l’océan, il est pollué et ses ressources sont surexploitées», poursuit la cheffe de la délégation fidjienne, l’ambassadrice Nazhat Shameen Khan. Deux bonnes raisons pour la présidence d’évoquer plus largement que de coutume l’avenir des océans lors de la COP 23.

Vunidogoloa, le village qui a déménagé. Sur l’île fidjienne de Vanua Levu, le village de Vunidogoloa était en péril. Situé sur la plage, il se faisait régulièrement grignoter par le Pacifique. Salées, les terres devenaient stériles. Impossible de boire l’eau de source, désormais saumâtre. Dès 2007, la situation devient invivable. Et la communauté méthodiste demande son transfert au gouvernement. Il lui faudra 7 ans pour réunir les fonds (250.000 $), trouver les terrains et construire 30 nouvelles maisons vertes, bâties sur pilotis. Désormais installés à Kanani, à quelques kilomètres à l’intérieur des terres, les villageois n’ont plus à craindre les effets de la montée des eaux. «Dans l’archipel, la moitié de la population subit les effets du réchauffement. Et 45 villages doivent être évacués d’urgence», estime Dhrishna Charan, de l’université de Suva.

Pour faire reconnaître l’état de vulnérabilité (parfois extrême comme aux Marshall) des 7,5 millions d’habitants des petits Etats îliens du Pacifique, la présidence fidjienne a lancé deux initiatives diplomatiques. Bien sûr, la présidence de la COP 23; laquelle permettra de faire résonner les clameurs de l’urgence dans une enceinte onusienne. Suva, la capitale des Fidji, entend aussi coordonner l’action diplomatique des petits Etats de la région. «Nous avons besoin de renforcer notre coopération régionale, dans le but de remplacer les accords de Cotonou[1]», expliquait Yogesh Karan, le ministre des affaires étrangères lors du sommet des pays-îles en juillet. Pour les Fidjiens et nombre des petits Etats îliens, la priorité doit aller au renforcement des infrastructures et à la protection de l’agriculture. Pas simple dans un pays qui ne peut consacrer que 200.000 $ par an à la lutte contre les conséquences du réchauffement.

Platitude désespérante

Les périls menaçant les Fidji, les habitants des îles Marshall les connaissent bien. Trop bien. Cette myriade de petites îles et îlots (on en compte plus de 1.100) subissent aussi les assauts du Pacifique. Avec ceci de particulier: une platitude désespérante. Le point culminant de tous ces atolls coralliens se situe dans l’île de Likiep: 10 mètres. Théâtre de nombreuses batailles durant la Seconde guerre mondiale, les Marshall ont, pour leur malheur, été choisies par les troupes américaines pour y effectuer près de 70 essais d’armes nucléaires. Les radiations ont définitivement condamné certaines îles, l’atoll d’Enewetak. «Il est difficile d’être la présidente d’un pays que tous les rapports disent condamné», résume Hilda Heine, la présidente des Marshall.

Une seule idée: l’émigration

Après chaque tempête, de nombreuses îles sont inondées. Un phénomène qui tend à se reproduire plusieurs fois l’an, réduisant d’autant les ressources en eau douce. Condamnant à terme les plantations. Quelques travaux financés par la Banque mondiale ont permis de sécuriser certaines nappes. Vindicatif, le gouvernement des Marshall est pris entre deux feux. Une bonne partie de ses administrés n’a plus qu’une idée en tête: émigrer aux Etats-Unis. En compensation des tirs nucléaires, Washington délivre facilement des visas aux Marshalliens. De plus, le loyer payé par l’armée US pour ses bases radar et de lancement de missiles balistiques, couplé aux indemnités post nucléaires, constituent l’essentiel du budget du pays. Difficile dans une telle situation de se fâcher avec l’administration Trump.

 

A quelques heures d’avion, cap au nord-ouest, la situation est bien différente. Industrieuse, grosse productrice de sucre, bénie des dieux du tourisme, l’île Maurice semble bien éloignée des préoccupations des Etats-îles du Pacifique. Et pourtant. Comme partout ailleurs, le niveau de l’océan (Indien) s’élève, accélérant l’érosion de la côte.

Menace sur le tourisme

Ancienne chimiste, la présidente de la République, Ameenah Gurib-Fakim s’inquiète. Pour le tourisme[2], bien sûr. La quasi-totalité des hôtels et des usines à touristes de l’île sont installés les pieds dans l’eau. Quelques plages ont déjà été emportées. Certaines îles, classées réserves naturelles, seront bientôt balayées par les flots. Ça et là, des digues de sacs de sable ont fait leur apparition pour protéger habitations et terrasses de restaurant. «Mais la plupart des acteurs économiques ne prennent pas cette menace au sérieux», se lamente cette spécialiste mondiale des plantes médicinales. 

Eniwetok : une catastrophe nucléaire en devenir. Magnanime, l’armée américaine a décontaminé la plupart des sites touchés par ses essais nucléaires dans les Marshall. Problème : 73.000 m3 de déchets hautement radioactifs ont été enfouis, dans l’atoll d’Eniwetok, dans le cratère provoqué par une explosion nucléaire. Un dôme de béton (visible depuis l’espace !) recouvre le tout. Etanchéité assurée en cas de submersion durable?

Un tort. Car la menace ne vient pas seulement de la mer. Mais aussi du ciel. Imperceptiblement, le régime régional des précipitations change. Avec une température moyenne qui a grimpé en flèche (+0,7°C en 40 ans), la durée de la saison sèche a sensiblement augmenté. Il pleut désormais beaucoup moins qu’avant. Et les périodes de sécheresse s’allongent. Ce qui commence à poser des problèmes d’approvisionnement en eau potable et pour l’irrigation, reconnaît le service météorologique mauricien. Couplée à une frénésie immobilière, la baisse des précipitations contribue à faire reculer toujours plus la forêt, puits de carbone et source de richesses. «Notre mode de vie et notre alimentation sont très dépendants de la biodiversité», note l’auteure du premier inventaire des plantes médicinales de l’île[3]. L’adaptation, on y pense. Deux fermes éoliennes produisent déjà 2% de l’électricité consommée.

La stratégie climatique prévoit notamment un fort développement des énergies solaires, éoliennes. Les déchets putrescibles devront servir à la production de biogaz. Tous les véhicules de transport devront être électriques d’ici 2030. Seule condition pour réduire d’un tiers les émissions de gaz à effet de serre: une aide financière et technique des pays les plus industrialisés. Dont les ressortissants profitent encore du soleil mauricien sans en régler les coûts externes.

 

 

 



[1] Signés en 2000 et révisés en 2005 et 2010, les accords de Cotonou encadrent les relations économiques entre l’Union européenne et 79 EÉtats de la zone Afrique-Caraïbe-Pacifique.

[2] En plein boom, le tourisme représente plus de 7 % du PIB mauricien.

[3] Dans son inventaire, Ameenah Gurib-Fakim a recensé plus de 670 espèces de plantes, dont 200 endémiques.

 



A suivre dans l'actualité :

Sites du groupe

Le blog de Red-on-line HSE Compliance HSE Vigilance HSE Monitor

Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus