Cancer: le hasard fait mal les choses

Le 14 janvier 2015 par Romain Loury
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65% du risque cancéreux, vraiment?
65% du risque cancéreux, vraiment?
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C’est la polémique biomédicale de ce début d’année 2015: le risque de cancer serait aux deux tiers le fait du hasard, selon des travaux américains publiée le 2 janvier dans Science. Très controversée, l’étude fait réagir de nombreux spécialistes, qui rappellent l’importance de l’environnement dans la survenue de la maladie.

Question récurrente en cancérologie: quelle est la part de l’environnement, quelle est celle des prédispositions génétiques? C’est en essayant de répondre à cette question que Cristian Tomasetti et Bert Vogelstein, de l’université Johns Hopkins de Baltimore (Maryland), ont abouti à des conclusions étonnantes: le hasard serait le premier facteur de cancer, loin devant d’autres causes.

Petit rappel: afin de se régénérer, tout tissu de l’organisme possède des cellules souches, se divisant en cellules-filles tout au long de la vie. Or des erreurs de réplication de l’ADN surviennent de manière aléatoire, certaines affectant des gènes cruciaux pour la cellule. Ce qui, à terme, peut engendrer des cancers.

En corollaire, plus un tissu, ou un organe, possède de cellules souches, plus il y a de divisions cellulaires, et donc plus le risque de cancer s’élève. Analysant 31 types de cancer, les chercheurs confirment ainsi que le nombre de divisions au sein du tissu concerné est étroitement lié au risque de cancer au long de la vie, ou plutôt à son incidence au sein d’une population.

65% de hasard?

Mais ce qui étonne le plus, c’est l’importance que les deux auteurs imputent à ce phénomène dans la survenue d’un cancer: selon leurs calculs, le hasard serait globalement responsable de 65% de l’ensemble des cancers. Quant aux 35% restants, ils se répartiraient entre l’environnement et les prédispositions génétiques.

Tout dépend cependant des types de cancer, certains étant plus aléatoires que d’autres. Celui des îlots pancréatiques est ainsi très lié au hasard, tandis que les cancers colorectaux, ou ceux du poumon chez les fumeurs, le sont bien moins.

Pour expliquer ce phénomène, les chercheurs se sont fendus d’une analogie, celle du risque d’accident de la route. Tout organisme peut être comparé à une voiture dotée de plus ou moins bons freins, de pneus plus ou moins usés –les prédispositions génétiques-, se lançant sur une route en plus ou moins en bon état –l’environnement. Mais au final, c’est la longueur du trajet parcouru, à savoir le nombre de divisions cellulaires au cours de la vie, qui expliquera 65% des accidents.

«Tout cancer est lié à une combinaison de facteurs. Nous ne disons pas que deux tiers des accidents sont uniquement causés par la longueur du trajet. Tout accident est lié à l’association des conditions de la route, de la qualité de la voiture et de la longueur du trajet. Sur certains voyages, c’est la durée qui constitue le facteur le plus important, dans d’autres, ce sera une mauvaise route», expliquent les chercheurs dans une mise au point en réponse aux nombreuses réactions.

Le «profond désaccord» du Circ

Celles-ci ne se sont pas fait attendre. Dernière en date, celle du Centre international de recherche sur le cancer (Circ), une branche de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui a exprimé mardi 13 janvier «son profond désaccord» avec l’étude. Outre le fait qu’elle recèlerait des «limites méthodologiques» et des «biais» [1], elle serait en «grave contradiction» avec les données épidémiologiques.

«La plupart des cancers qui sont fréquents dans une population sont relativement rares dans une autre, et ces tendances varient dans le temps. Par exemple, le cancer de l'œsophage est fréquent chez les hommes en Afrique de l'Est, mais rare en Afrique de l'Ouest. Le cancer colorectal, qui était rare autrefois au Japon, a vu son incidence quadrupler en seulement vingt ans», rappelle le Circ.

«Les expositions environnementales et liées au mode de vie ont un rôle majeur dans l’apparition des cancers, par opposition à la variation génétique ou au hasard (la ‘malchance’, ajoute-t-il.

La prévention au cœur du sujet

Mais ce qui semble le plus hérisser le poil des cancérologues, c’est l’idée, soulevée par l’étude, que la prévention serait inefficace pour un grand nombre de cancers, ceux dont la composante aléatoire est la plus forte. Pour ceux-ci, la seule chose à faire serait de détecter la maladie au plus tôt, afin de mieux l’enrayer. Ce n’est que pour les cancers où le hasard est moins prépondérant que la prévention serait efficace.

Pour le directeur du Circ, Christopher Wild, «conclure que la malchance est la principale cause des cancers serait trompeur et peut gravement obérer les efforts entrepris pour identifier les causes de la maladie et la prévenir efficacement».

Dans une mise au point mise en ligne le 5 janvier, l’Institut national du cancer (Inca) se montre plus mesuré dans ses critiques. «Si le hasard semble jouer un réel rôle dans l'apparition de certains cancers, un tiers des cancers est lié à nos comportements ou à notre environnement, et 5 à 10% des cancers résulteraient de prédispositions génétiques. Ainsi 30% à 40% des cancers sont évitables, parce que liés à des causes aussi bien environnementales que comportementales», estime-t-il.

[1] L’étude exclut les cancers de la prostate, de l’estomac et du sein, parmi les plus répandus, alors que plusieurs cancers très rares y ont été intégrés. De plus, elle ne porte que sur la population américaine: «la comparaison de différentes populations aurait clairement donné des résultats différents», avance le Circ.



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